dimanche 6 mars 2016

La révolution n’est pas un site touristique


« La classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte » (Marx, 1872 : 38) telle fut la dernière modification de Marx dans sa préface de 1872 au Manifeste du parti communiste. Cette spécification est en lien directe avec les événements de la Commune de Paris voyant une nouvelle forme de démocratie naître au sein du peuple par le peuple. Pour la Chine, de la révolution nationale à la révolution culturelle, les débats sur les expériences politiques furent un abondant flux contradictoire façonnant au a passage de la singularité de son caractère politique atypique. Ce pays fut donc une entité multiforme où, au paroxysme de son expérience, l’idéal communard souligné par Marx s’exprima au sein de la Commune de Shanghai. Aujourd’hui, bien des décennies après le volte-face révisionniste du parti et la libéralisation du marché, les vestiges de cette époque révolue trouvent refuge dans le village de Nanjie de la province d’Henan. L’entrevue de Vice avec le photographe australien Tim Fenby permet de mettre en relation les transformations en profondeurs qu’a vécues cette société avec la représentation idéelle qu’elle s’en fait.

« Nanjie est passée de symbole de réussite à celle de capsule temporelle bloquée dans la nostalgie de Mao. » Ces mots de l’interviewer Wendy Syfret font ressortir deux points essentiels de ce que le village incarne au sein de la Chine capitaliste contemporaine. Le premier est la stagnation culturelle qu’engendre le renfermement statique d’une nostalgie idéalisée.  Dépeint par les cadres du parti contemporains, la culture « communiste » du village est un amalgame de chants révolutionnaires, discours en boucle envoyés par interphones au sein de la ville, de discipline de parti et de mémorisation de textes de Mao. D’ailleurs l’argent reçu par de l’État est principalement investie dans la confection de monuments à l’effigie de Marx, Lénine et Mao.  Guy Debord stipule dans La société du spectacle que « les résultats accumulés de l’économie conduit à un glissement généralisé de l’avoir au paraître » (Debord, 1967 : 14) et selon le glissement de cette expérience des années 80, soit un village « maoïste » vanté comme « symbole de réussite » économique jusqu’à une caricature du commerce rouge, l’idée fondamentale derrière ce village est la création d’une marchandise spectaculaire. Il n’est pas surprenant qu’aujourd’hui le village soit conçu comme « attraction touristique » et que les investissements de Nanjie favorisent ce commerce lucratif.

Le deuxième point essentiel que renferme cette citation de Wendy Syfret réside dans la centralité accordée à personne de Mao. Cette représentation du défunt président reflète expressément l’attitude ambiguë voir contradictoire que le parti actuel entretien avec le « Grand timonier ». En effet l’idéalisation qu’en fait la propagande partisane est fortement accentuée à Nanjie où son omniprésence jure avec le vide politique du village.  Il ne sera pas possible d’entrer dans la complexité que représente Mao pour la Chine capitaliste, mais il est a noté que le paradoxe entre sa commercialisation en produit comme en aspect touristique est significatif dans la « façade » idéologique que représente le village.

Il serait cependant absurde de qualifier uniquement le village « maoïste » d’image contradictoire, car quoiqu’en soit les limites politiques, les habitants bénéficient d’un filet social qui a disparu du reste de la Chine. Les citoyens ont de ce fait, un appartement fourni identique pour tous, un accès gratuit à l’éducation et à la nourriture en plus d’un salaire. Le point central de ce commentaire n'est donc pas d'attaquer dans sa totalité l'expérience de Nanjie, mais d'illustrer que l'alternative au mode de production capitaliste, et à l'entreprise basée sur l'exploitation et la stratification de la formation sociale qui la caractérise, est réduite à une caricature grotesque et touristique.  Néanmoins, l’existence même du village persiste à la manière d’un musée de l’histoire chinoise, une histoire racontée par ceux qui aujourd’hui détiennent le pouvoir. La destruction de la machine d’État envisagée par Marx est reléguée à l’utopisme naïf d’une Chine révolue alors que tournent les usines de Foxconn dans les provinces avoisinantes.

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Bibliographie :
Debord, Guy.  La Société du Spectacle, Les Éditions Gallimard, Paris, 1992, 3e édition, collection Folio, 224 pages.

Karl Marx et Friedrich Engels (1848) Manifeste du Parti communiste. Une édition électronique réalisée à partir du livre de Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste. (1848) Traduction française, 1893 par Laura Lafargue, 54 pages.

Par Mathieu Côté

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