« La
classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de
l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte » (Marx, 1872 :
38) telle fut la dernière modification de Marx dans sa préface de 1872 au Manifeste du parti communiste. Cette
spécification est en lien directe avec les événements de la Commune de Paris
voyant une nouvelle forme de démocratie naître au sein du peuple par le peuple.
Pour la Chine, de la révolution nationale à la révolution culturelle, les
débats sur les expériences politiques furent un abondant flux contradictoire
façonnant au a passage de la singularité de son caractère politique atypique.
Ce pays fut donc une entité multiforme où, au paroxysme de son expérience,
l’idéal communard souligné par Marx s’exprima au sein de la Commune de
Shanghai. Aujourd’hui, bien des décennies après le volte-face révisionniste du
parti et la libéralisation du marché, les vestiges de cette époque révolue
trouvent refuge dans le village de Nanjie de la province d’Henan. L’entrevue de
Vice avec le photographe australien Tim Fenby permet de mettre en relation les
transformations en profondeurs qu’a vécues cette société avec la représentation
idéelle qu’elle s’en fait.
« Nanjie
est passée de symbole de réussite à celle de capsule temporelle bloquée dans la
nostalgie de Mao. » Ces mots de l’interviewer Wendy Syfret font ressortir
deux points essentiels de ce que le village incarne au sein de la Chine
capitaliste contemporaine. Le premier est la stagnation culturelle qu’engendre
le renfermement statique d’une nostalgie idéalisée. Dépeint par les cadres du parti contemporains,
la culture « communiste » du village est un amalgame de chants
révolutionnaires, discours en boucle envoyés par interphones au sein de la ville,
de discipline de parti et de mémorisation de textes de Mao. D’ailleurs l’argent
reçu par de l’État est principalement investie dans la confection de monuments
à l’effigie de Marx, Lénine et Mao. Guy
Debord stipule dans La société du spectacle
que « les résultats accumulés de l’économie conduit à un glissement
généralisé de l’avoir au paraître » (Debord, 1967 : 14) et selon le
glissement de cette expérience des années 80, soit un village
« maoïste » vanté comme « symbole de réussite » économique
jusqu’à une caricature du commerce rouge, l’idée fondamentale derrière ce
village est la création d’une marchandise spectaculaire. Il n’est pas
surprenant qu’aujourd’hui le village soit conçu comme « attraction
touristique » et que les investissements de Nanjie favorisent ce commerce
lucratif.
Le
deuxième point essentiel que renferme cette citation de Wendy Syfret réside
dans la centralité accordée à personne de Mao. Cette représentation du défunt
président reflète expressément l’attitude ambiguë voir contradictoire que le
parti actuel entretien avec le « Grand timonier ». En effet
l’idéalisation qu’en fait la propagande partisane est fortement accentuée à
Nanjie où son omniprésence jure avec le vide politique du village. Il ne sera pas possible d’entrer dans la
complexité que représente Mao pour la Chine capitaliste, mais il est a noté que
le paradoxe entre sa commercialisation en produit comme en aspect touristique
est significatif dans la « façade » idéologique que représente le
village.
Il
serait cependant absurde de qualifier uniquement le village
« maoïste » d’image contradictoire, car quoiqu’en soit les limites
politiques, les habitants bénéficient d’un filet social qui a disparu du reste
de la Chine. Les citoyens ont de ce fait, un appartement fourni identique pour
tous, un accès gratuit à l’éducation et à la nourriture en plus d’un
salaire. Le point central de ce commentaire n'est donc pas d'attaquer dans sa totalité l'expérience de Nanjie, mais d'illustrer que l'alternative au mode de production capitaliste, et à l'entreprise basée sur l'exploitation et la stratification de la formation sociale qui la caractérise, est réduite à une caricature grotesque et touristique. Néanmoins, l’existence même du
village persiste à la manière d’un musée de l’histoire chinoise, une histoire
racontée par ceux qui aujourd’hui détiennent le pouvoir. La destruction de la
machine d’État envisagée par Marx est reléguée à l’utopisme naïf d’une Chine
révolue alors que tournent les usines de Foxconn dans les provinces avoisinantes.
Site
de l’article :
Bibliographie :
Debord,
Guy. La
Société du Spectacle, Les Éditions Gallimard, Paris, 1992, 3e édition,
collection Folio, 224 pages.
Karl
Marx et Friedrich Engels (1848) Manifeste
du Parti communiste. Une édition électronique réalisée à partir du livre de
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste. (1848) Traduction
française, 1893 par Laura Lafargue, 54 pages.
Par Mathieu Côté
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