La récente
controverse médiatique impliquant le journaliste François Bugingo qui aurait
« inventé de toutes pièces » certains de ses articles et reportages dans
nombreux médias entache la profession de journaliste. Alors que l’explication
des fautes commises par monsieur Bugingo relève de la mauvaise foi, de la
malhonnêteté ou même de psychopathologie, il me semble trop facile d’imputer la
faute sur des dispositions individuelles. Sans vouloir excuser le journaliste,
je crois que cette controverse soulève des questions sur la véritable vocation
de l’entreprise médiatique. Le traitement que subit actuellement monsieur
Bugingo ressemble à un lynchage public dans lequel journalistes et médias s’en
lavent les mains en reléguant toute responsabilité à ce dernier.
En effet,
serait-il possible qu’il en soit venu à fournir de faux matériaux d’actualité, subissant
une forte pression à produire des articles à un rythme effréné, pression imposée
par des éditeurs qui doivent remplir leurs pages quotidiennement. Il suffit
d’une courte recherche pour trouver des exemples où les journalistes font face
à des situations qui vont à l’encontre de leur intégrité professionnelle.
L'histoire n'est pas sans rappeler la controverse qui implique l'un des plus importants annonceurs de nouvelles à la télévision américaine, Brian Williams. Il aurait fortement exagéré ses présences en sol irakien notamment en racontant qu'il s'est fait tiré dessus lors d'une ronde en hélicoptère. On a découvert par la suite que plusieurs de ses histoires étaient falsifiées ou exagérées. Ses patrons de NBC l'ont alors suspendu pour une période de 6 mois.
L'histoire n'est pas sans rappeler la controverse qui implique l'un des plus importants annonceurs de nouvelles à la télévision américaine, Brian Williams. Il aurait fortement exagéré ses présences en sol irakien notamment en racontant qu'il s'est fait tiré dessus lors d'une ronde en hélicoptère. On a découvert par la suite que plusieurs de ses histoires étaient falsifiées ou exagérées. Ses patrons de NBC l'ont alors suspendu pour une période de 6 mois.
Dans ses
célèbres conférences portant sur la vocation-profession de savant et de
politique, Max Weber observait déjà avec crainte, au début du 20e
siècle, que la démocratisation ainsi que l’insertion d’un salariat des emplois
scientifiques et politiques dénaturait la véritable vocation de ces
professions. Alors que Weber affirmait que les hommes politiques étaient rendus dans une compétition de «pêche aux voix», les journalistes ne seraient-t-ils pas eux aussi à la pêche aux auditeurs? Sans enlever le talent dont, j’en suis certain, plusieurs
possèdent, l’obsession de la course aux profits des propriétaires dilue
fortement la qualité des articles qui doivent sans cesse être renouvelés. Sans
désirer un retour au passé à une époque où ces emplois furent réservés aux
élites qui pouvaient travailler gratuitement, il me semble pertinent de se
poser la question suivante : où en sommes-nous rendus dans la poursuite du
profit et dans la domination de l’entreprise privée dans chacune des parcelles
de notre existence? Comment faire confiance aux journalistes alors que les deux
plus grands journaux montréalais (Journal
de Montréal, La Presse) appartiennent à des barons médiatiques (Pierre-Karl Péladeau, Famille Desmarais)
fortement impliqués dans la politique québécoise?
Il est probable
que François Bugingo ait agit de façon malhonnête ou soit atteint d’une
psychopathologie qui cherche avec obsession la considération d’autrui en les
manipulant et en créant de faux articles. Toutefois, reléguer entièrement la
faute commise à un individu relève à mon avis d’un raccourci mental. Il
faudrait plutôt se poser des questions d’ordre structurel remettant en cause
notre société de consommation. Les « faux articles » de Bugingo
portent sur des drames, des histoires-chocs qui rendent comptent de l’horreur
possible dans les territoires africains ou moyen-orientaux dominés par des
dictateurs et des terroristes. Cela relève-t-il du désir d’avoir de la
reconnaissance de ses pairs, de passer pour un héros ou de mousser sa carrière
de journaliste? Ou est-ce plutôt un symptôme de la société de consommation
comme le décrit si bien Jean Baudrillard :
« Sécurité miraculeuse : quand nous regardons les images du monde, qui distinguera cette brève irruption de la réalité du plaisir profond de n’y être pas? L’image, le signe, le message, tout ceci nous consommons, c’est notre quiétude scellée par la distance au monde et que berce, plus qu’elle ne la compromet, l’allusion même violente au réel. »
Sans vouloir
tomber dans le profond cynisme, je crois que cette controverse tombera dans
l’oubli, remplacée par d’autres articles quotidiens qui rapporteront
l’actualité sans poser de véritables questions derrière nos problématiques
sociales. J’ose espérer que les entreprises médiatiques laisseront plus
d’oxygène aux journalistes. Il me semble cependant plus probable que ces
entreprises vont plutôt resserrer leurs protocoles de contrôle sur la qualité
et la véracité des articles publiés qui mettrait la créativité et leur indépendance
face à la ligne éditoriale en danger.
Félix Lalonde
Références :
http://www.lapresse.ca/arts/medias/201505/22/01-4871868-francois-bugingo-des-reportages-inventes-de-toutes-pieces.php
http://www.latimes.com/entertainment/tv/showtracker/la-et-st-brian-williams-controversy-suspension-20150210-htmlstory.html
WEBER, Max, Le savant et la politique, Paris, La
découverte, Traduction (Colliot-Thélène), 2003 [1917/1919]
Baudrillard, Jean, La société de consommation, Paris, Gallimard, coll. Folio essai, 1970
Baudrillard, Jean, La société de consommation, Paris, Gallimard, coll. Folio essai, 1970