dimanche 24 mai 2015

Journalisme en péril

La récente controverse médiatique impliquant le journaliste François Bugingo qui aurait « inventé de toutes pièces » certains de ses articles et reportages dans nombreux médias entache la profession de journaliste. Alors que l’explication des fautes commises par monsieur Bugingo relève de la mauvaise foi, de la malhonnêteté ou même de psychopathologie, il me semble trop facile d’imputer la faute sur des dispositions individuelles. Sans vouloir excuser le journaliste, je crois que cette controverse soulève des questions sur la véritable vocation de l’entreprise médiatique. Le traitement que subit actuellement monsieur Bugingo ressemble à un lynchage public dans lequel journalistes et médias s’en lavent les mains en reléguant toute responsabilité à ce dernier.

En effet, serait-il possible qu’il en soit venu à fournir de faux matériaux d’actualité, subissant une forte pression à produire des articles à un rythme effréné, pression imposée par des éditeurs qui doivent remplir leurs pages quotidiennement. Il suffit d’une courte recherche pour trouver des exemples où les journalistes font face à des situations qui vont à l’encontre de leur intégrité professionnelle.

L'histoire n'est pas sans rappeler la controverse qui implique l'un des plus importants annonceurs de nouvelles à la télévision américaine, Brian Williams. Il aurait fortement exagéré ses présences en sol irakien notamment en racontant qu'il s'est fait tiré dessus lors d'une ronde en hélicoptère. On a découvert par la suite que plusieurs de ses histoires étaient falsifiées ou exagérées. Ses patrons de NBC l'ont alors suspendu pour une période de 6 mois.

Dans ses célèbres conférences portant sur la vocation-profession de savant et de politique, Max Weber observait déjà avec crainte, au début du 20e siècle, que la démocratisation ainsi que l’insertion d’un salariat des emplois scientifiques et politiques dénaturait la véritable vocation de ces professions. Alors que Weber affirmait que les hommes politiques étaient rendus dans une compétition de «pêche aux voix», les journalistes ne seraient-t-ils pas eux aussi à la pêche aux auditeurs?  Sans enlever le talent dont, j’en suis certain, plusieurs possèdent, l’obsession de la course aux profits des propriétaires dilue fortement la qualité des articles qui doivent sans cesse être renouvelés. Sans désirer un retour au passé à une époque où ces emplois furent réservés aux élites qui pouvaient travailler gratuitement, il me semble pertinent de se poser la question suivante : où en sommes-nous rendus dans la poursuite du profit et dans la domination de l’entreprise privée dans chacune des parcelles de notre existence? Comment faire confiance aux journalistes alors que les deux plus grands journaux montréalais (Journal de Montréal, La Presse) appartiennent à des barons médiatiques (Pierre-Karl Péladeau, Famille Desmarais) fortement impliqués dans la politique québécoise?

Il est probable que François Bugingo ait agit de façon malhonnête ou soit atteint d’une psychopathologie qui cherche avec obsession la considération d’autrui en les manipulant et en créant de faux articles. Toutefois, reléguer entièrement la faute commise à un individu relève à mon avis d’un raccourci mental. Il faudrait plutôt se poser des questions d’ordre structurel remettant en cause notre société de consommation. Les « faux articles » de Bugingo portent sur des drames, des histoires-chocs qui rendent comptent de l’horreur possible dans les territoires africains ou moyen-orientaux dominés par des dictateurs et des terroristes. Cela relève-t-il du désir d’avoir de la reconnaissance de ses pairs, de passer pour un héros ou de mousser sa carrière de journaliste? Ou est-ce plutôt un symptôme de la société de consommation comme le décrit si bien Jean Baudrillard : 
«  Sécurité miraculeuse : quand nous regardons les images du monde, qui distinguera cette brève irruption de la réalité du plaisir profond de n’y être pas? L’image, le signe, le message, tout ceci nous consommons, c’est notre quiétude scellée par la distance au monde et que berce, plus qu’elle ne la compromet, l’allusion même violente au réel. »

Sans vouloir tomber dans le profond cynisme, je crois que cette controverse tombera dans l’oubli, remplacée par d’autres articles quotidiens qui rapporteront l’actualité sans poser de véritables questions derrière nos problématiques sociales. J’ose espérer que les entreprises médiatiques laisseront plus d’oxygène aux journalistes. Il me semble cependant plus probable que ces entreprises vont plutôt resserrer leurs protocoles de contrôle sur la qualité et la véracité des articles publiés qui mettrait la créativité et leur indépendance face à la ligne éditoriale en danger.

Félix Lalonde

Références :
http://www.lapresse.ca/arts/medias/201505/22/01-4871868-francois-bugingo-des-reportages-inventes-de-toutes-pieces.php
http://www.latimes.com/entertainment/tv/showtracker/la-et-st-brian-williams-controversy-suspension-20150210-htmlstory.html
WEBER, Max, Le savant et la politique, Paris, La découverte, Traduction (Colliot-Thélène), 2003 [1917/1919]
Baudrillard, Jean, La société de consommation, Paris, Gallimard, coll. Folio essai, 1970

mardi 19 mai 2015



À la conquête des besoins



Pour faire de la place aux membres inférieurs... (PHOTO FOURNIE PAR VOLVO)


Qu'en est-il aujourd'hui de la fameuse croyance partagée par divers économistes classiques selon laquelle les humains sont caractérisés par des besoins illimités et que les ressources pour les satisfaire sont, quant à elles, limitées? À en croire l'article de Denis Arcand dans La Presse (http://auto.lapresse.ca/technologies/201505/01/01-4866167-100-plus-despace-pour-les-jambes-du-1.php), il semblerait que certaines entreprises continuent à croire qu'effectivement l'humain a continuellement de nouveaux besoins qui nécessitent d'être comblés par l'innovation entrepreneuriale.


« Une recherche ethnographique pour établir les besoins non exprimés et non satisfaits des gens »

Cette affirmation de la part du constructeur automobile Volvo nous informe beaucoup sur l’état de la question précédemment posée. Bien que l’auteur de l’article y aille d’un ton humoristique en présentant le nouveau modèle de voiture de la compagnie, son article recèle tout de même une problématique qui touche l’ensemble des sociétés de consommation.

Le fait que la compagnie doive rechercher par une étude scientifique « les besoins non exprimés et non satisfaits » montre la limite de l’affirmation d’économie classique selon laquelle les besoins humains seraient illimités et inscrite dans la « nature humaine ». Dans ses travaux anthropologiques sur des peuples que l’Occident qualifie de primitif, Marshall Sahlins affirme que les besoins s’inscrivent dans un contexte culturel et que, par conséquent, si l’humain occidental marqué par la consommation exprime des « besoins illimités », ce ne serait pas dû à une prédisposition naturel, mais bien à une particularité culturelle.

Cela dit, une entreprise comme le constructeur automobile Volvo appartient également à une culture quelconque. La croyance selon laquelle les besoins humains sont illimités appartient à la même culture que ce constructeur automobile. Ce dernier n’aurait pu sortir son dernier modèle automobile (ou même simplement pas existé) sans la conviction que les besoins humains sont illimités. Par preuve, s’il s’avère nécessaire qu’une étude scientifique soit menée dans le but de découvrir des besoins « non exprimés », cela pourrait plutôt signifier que le besoin n’était pas présent à la base et que la compagnie a créé ce besoin.

Quel effet aurait le retrait de la croyance des besoins illimités dans les sociétés de consommation? Comment les entreprises s’adapteraient-elles à une population qui déciderait désormais que leurs besoins sont limités? Il ne fait aucun doute qu’un tel changement dans l’idéologie aurait des répercussions et dans l’économie du monde et dans l’économie psychique des gens (pour emprunter le terme à Norbert Élias). Un tel changement est-il possible?

Du moins, l’on sait que l’inverse se peut. Tous les efforts et les sommes considérables déployés dans le secteur de la publicité afin de convaincre de la nécessité d’un besoin chez la population occidentale existe depuis longtemps, et il est désormais possible de l’observer également chez des populations, qui étaient jusqu’à peu dans l’histoire, à l’abri de l’entreprise. On dirait une répétition du missionnariat où les publicistes sont chargés d’amener la bonne nouvelle au reste du monde…

Que doit-on retenir de tout cela et de l’article du nouveau modèle automobile de Volvo? Simplement que nous sommes davantage dans une culture nous dictant que nous possédons des besoins illimités et que cette caractéristique ne fait pas partie intégrante de soi. Dans ce sens, j’encourage tous et chacun d’user de son esprit critique lorsqu’il est question d’un nouvel achat en ce qui concerne son qualificatif de besoin réel ou plutôt de produit de consommation (ou de besoin créé).

Maxime Flibotte