En date du 14 janvier dernier, la direction des bibliothèques
de l’Université de Montréal nous informe qu’à partir du mois de février 2014, les
abonnements aux périodiques académiques auprès de l’éditeur John Wiley & Sons, puis progressivement
d’autres maisons d’édition, seraient effectués à la pièce plutôt que par grands
ensembles, comme cela était le cas auparavant[1].
Aux prises avec des compressions du financement par un gouvernement en guerre
perpétuelle pour l’atteinte du sacro-saint déficit zéro d’une part, et avec une
augmentation annuelle des coûts des abonnements aux périodiques de 3% à 6% de l’autre,
la direction estime que cette solution était la plus viable pour maintenir ses
services sans défoncer son budget. Concrètement, ce virage dans la gestion des
bibliothèques se traduit par le non-renouvellement d’abonnement aux revues les
moins utilisées par l’Université pour ne garder que la partie ayant recueilli
68% de l’utilisation totale, soit seulement 382 périodiques sur les 1506
auxquels l’Université était auparavant abonnée dans l’ensemble Wiley Online Library[2].
Il ne fait aucun doute, ces réaménagements constituent un
recul considérable en ce qui a trait aux documents offerts par la bibliothèque,
dans une université sensée être un haut lieu de savoirs et de recherche. En
tant qu’étudiant en sciences humaines, j’ai d’abord redouté que les «critères
objectifs» selon lesquels le tri des titres conservés serait effectué désavantagent
les disciplines comme la sociologie, représentant une part moindre de l’activité
de recherche et de publication, comparativement à d’autres disciplines jugées plus
«utiles». Mais je crois que ce serait faire fausse route que de s’engager dans
une critique de la marginalisation et du manque de légitimité des sciences
dites «molles», bien que ce phénomène m’apparaisse réel et problématique. Car
en effet, il me semble, le problème se situe d’abord en amont, chez les maisons
d’édition scientifique.
La situation frôle l’absurde. De 1986 à 2011, le coût des
périodiques a augmenté de 402%[3],
soit environ le quadruple de l’inflation pour la même période, et se traduit en
ce moment par des profits pour le moins juteux de 30 à 45% pour les principales
maisons d’édition de recherche[4].
Et voilà où se trouve, du moins en partie, la source du problème : la
situation d’oligopole dans laquelle se trouvent les cinq principaux éditeurs[5]
leur permet de dicter leurs prix sans réelle négociation possible. Mais en
termes de surréalisme, elles peuvent faire bien mieux. Il faut rappeler que
dans le mode de fonctionnement actuel, les éditeurs reçoivent gratuitement des
articles de chercheurs et de chercheuses universitaires, révisés par des pairs.
La situation est donc la suivante : des chercheurs génèrent des
connaissances, avec l’aide de ressources (salaires, subventions de recherche,
etc.) majoritairement fournies par les gouvernements et ce, gratuitement. Ces
connaissances deviennent ensuite la propriété des éditeurs… et sont revendues
aux universités, au prix fort.
Face à une telle réalité, une réflexion sur le principe de
droit de propriété me semble appropriée. Comme le présenterait Pierre-Joseph
Proudhon, les fruits du travail des chercheurs ne devraient-ils pas d’abord être
leur propriété, mais aussi celle de la collectivité qui a contribué à leurs
formations et à leur financement? Et alors, si tel est le cas, par quelle
logique ces entreprises d’édition, certaines milliardaires, peuvent-elles se
trouver en droit de s’approprier des savoirs et d’en faire une valeur
marchande par leur monopole, abusant ainsi doublement de la collectivité et des
chercheurs en les désappropriant d’abord des fruits de leur production, puis en
leur y faisant payer l’accès? Et encore, selon quelle logique le travail d’édition
peut-il rendre acceptable qu’un chercheur doive même céder complètement ses
droits sur les connaissances qu’il a lui-même produites[6]?!?
Le constat m’apparaît clair, un droit de propriété permettant une telle
aberration n’a rien d’universel ou de naturel, contrairement à ce que certains
voudraient faire croire, mais protège plutôt une minorité aux dépens du reste. Cette
privatisation va ainsi à l’encontre d’une vision égalitaire de notre société
qui voudrait que chaque membre de la collectivité ait accès aux connaissances
produites.
Il semble cependant important de
souligner un autre élément à prendre en compte dans l’anlyse. En quête de
notoriété, les chercheurs et chercheuses universitaires désirent être publiés
dans des revues réputées, détenues par les éditeurs oligarques. Or, en
convoitant ces dites revues, ils contribuent par le fait même à l’augmentation
de la valeur de celles-ci, puis conséquemment, du prix à débourser pour les
acquérir[7].
N’est-ce pas là un exemple de mentalité individualiste, et d’oubli d’un
collectif plus large, soit le milieu universitaire d’abord, mais aussi la
société? Car dans les faits, ce comportement est pour le moins contradictoire
puisque dans une logique d’ascensions individuelles, les chercheurs en viennent
à se limiter collectivement en forçant une bibliothèque universitaire à
restreindre la quantité de documents auxquels ils peuvent avoir accès pour
leurs travaux, et nous retrouvons ainsi une des conséquences du développement
de l’individualisme telles que décrites par Alexis de Tocqueville. Cependant, si
ce dernier voyait poindre à l’horizon la montée de l’individualisme avec l’égalisation
progressive des conditions de vie, le cas qui nous occupe ici pourrait permettre
de supposer que ces deux éléments ne sont peut-être pas si interdépendants après
tout. Car en effet, si l’on constate bel et bien l’établissement d’une certaine
logique individualiste dans le milieu de la recherche, il s’effectue en parallèle
d’une situation profondément inégalitaire d’accès au savoir alors que seulement
chercheurs et étudiants se voient autorisés à y accéder. Cet exemple est peut-être
une occasion parmi d’autres de constater que l’égalisation des conditions de
vie n’est peut-être plus, dans les sociétés contemporaines une condition
nécessaire au développement de l’individualisme, alors que je ne crois pas
totalement me tromper en avançant que la mentalité individualiste n’est pas
moins présente dans le reste de la population n’ayant pas accès aux
connaissances produites par les chercheurs.
Quoi de plus réjouissant, au final,
que de constater que la situation présente nous offre un exemple à la fois d’un
manque de considération d’autrui typiquement individualiste et d’inégalité (une
parmi tant d’autres, bien sûr), ici d’accès à des savoirs pourtant produits par
un effort collectif. Le pire des deux mondes.
[1]http://www.bib.umontreal.ca/communiques/20140115-DB-annulation-periodiques-wiley.htm
[2] Ibid.
[3] http://www.nouvelles.umontreal.ca/campus/bibliotheques/20131015-les-dindons-de-la-farce.html
[4] http://www.nouvelles.umontreal.ca/recherche/valorisation-de-la-recherche/20120604-la-publication-savante-en-crise.html
[5] http://plus.lapresse.ca/screens/4201-d724-5262ed55-aae9-4bf3ac1c606d%7Cw-n3by2wis.Z.html
[6] Ibid.
[7] http://www.nouvelles.umontreal.ca/campus/bibliotheques/20131015-les-dindons-de-la-farce.html
