mardi 28 janvier 2014

Parce que le vol des savoirs est un droit naturel

En date du 14 janvier dernier, la direction des bibliothèques de l’Université de Montréal nous informe qu’à partir du mois de février 2014, les abonnements aux périodiques académiques auprès de l’éditeur John Wiley & Sons, puis progressivement d’autres maisons d’édition, seraient effectués à la pièce plutôt que par grands ensembles, comme cela était le cas auparavant[1]. Aux prises avec des compressions du financement par un gouvernement en guerre perpétuelle pour l’atteinte du sacro-saint déficit zéro d’une part, et avec une augmentation annuelle des coûts des abonnements aux périodiques de 3% à 6% de l’autre, la direction estime que cette solution était la plus viable pour maintenir ses services sans défoncer son budget. Concrètement, ce virage dans la gestion des bibliothèques se traduit par le non-renouvellement d’abonnement aux revues les moins utilisées par l’Université pour ne garder que la partie ayant recueilli 68% de l’utilisation totale, soit seulement 382 périodiques sur les 1506 auxquels l’Université était auparavant abonnée dans l’ensemble Wiley Online Library[2].



Il ne fait aucun doute, ces réaménagements constituent un recul considérable en ce qui a trait aux documents offerts par la bibliothèque, dans une université sensée être un haut lieu de savoirs et de recherche. En tant qu’étudiant en sciences humaines, j’ai d’abord redouté que les «critères objectifs» selon lesquels le tri des titres conservés serait effectué désavantagent les disciplines comme la sociologie, représentant une part moindre de l’activité de recherche et de publication, comparativement à d’autres disciplines jugées plus «utiles». Mais je crois que ce serait faire fausse route que de s’engager dans une critique de la marginalisation et du manque de légitimité des sciences dites «molles», bien que ce phénomène m’apparaisse réel et problématique. Car en effet, il me semble, le problème se situe d’abord en amont, chez les maisons d’édition scientifique.

La situation frôle l’absurde. De 1986 à 2011, le coût des périodiques a augmenté de 402%[3], soit environ le quadruple de l’inflation pour la même période, et se traduit en ce moment par des profits pour le moins juteux de 30 à 45% pour les principales maisons d’édition de recherche[4]. Et voilà où se trouve, du moins en partie, la source du problème : la situation d’oligopole dans laquelle se trouvent les cinq principaux éditeurs[5] leur permet de dicter leurs prix sans réelle négociation possible. Mais en termes de surréalisme, elles peuvent faire bien mieux. Il faut rappeler que dans le mode de fonctionnement actuel, les éditeurs reçoivent gratuitement des articles de chercheurs et de chercheuses universitaires, révisés par des pairs. La situation est donc la suivante : des chercheurs génèrent des connaissances, avec l’aide de ressources (salaires, subventions de recherche, etc.) majoritairement fournies par les gouvernements et ce, gratuitement. Ces connaissances deviennent ensuite la propriété des éditeurs… et sont revendues aux universités, au prix fort.

Face à une telle réalité, une réflexion sur le principe de droit de propriété me semble appropriée. Comme le présenterait Pierre-Joseph Proudhon, les fruits du travail des chercheurs ne devraient-ils pas d’abord être leur propriété, mais aussi celle de la collectivité qui a contribué à leurs formations et à leur financement? Et alors, si tel est le cas, par quelle logique ces entreprises d’édition, certaines milliardaires, peuvent-elles se trouver en droit de s’approprier des savoirs et d’en faire une valeur marchande par leur monopole, abusant ainsi doublement de la collectivité et des chercheurs en les désappropriant d’abord des fruits de leur production, puis en leur y faisant payer l’accès? Et encore, selon quelle logique le travail d’édition peut-il rendre acceptable qu’un chercheur doive même céder complètement ses droits sur les connaissances qu’il a lui-même produites[6]?!? Le constat m’apparaît clair, un droit de propriété permettant une telle aberration n’a rien d’universel ou de naturel, contrairement à ce que certains voudraient faire croire, mais protège plutôt une minorité aux dépens du reste. Cette privatisation va ainsi à l’encontre d’une vision égalitaire de notre société qui voudrait que chaque membre de la collectivité ait accès aux connaissances produites.

            Il semble cependant important de souligner un autre élément à prendre en compte dans l’anlyse. En quête de notoriété, les chercheurs et chercheuses universitaires désirent être publiés dans des revues réputées, détenues par les éditeurs oligarques. Or, en convoitant ces dites revues, ils contribuent par le fait même à l’augmentation de la valeur de celles-ci, puis conséquemment, du prix à débourser pour les acquérir[7]. N’est-ce pas là un exemple de mentalité individualiste, et d’oubli d’un collectif plus large, soit le milieu universitaire d’abord, mais aussi la société? Car dans les faits, ce comportement est pour le moins contradictoire puisque dans une logique d’ascensions individuelles, les chercheurs en viennent à se limiter collectivement en forçant une bibliothèque universitaire à restreindre la quantité de documents auxquels ils peuvent avoir accès pour leurs travaux, et nous retrouvons ainsi une des conséquences du développement de l’individualisme telles que décrites par Alexis de Tocqueville. Cependant, si ce dernier voyait poindre à l’horizon la montée de l’individualisme avec l’égalisation progressive des conditions de vie, le cas qui nous occupe ici pourrait permettre de supposer que ces deux éléments ne sont peut-être pas si interdépendants après tout. Car en effet, si l’on constate bel et bien l’établissement d’une certaine logique individualiste dans le milieu de la recherche, il s’effectue en parallèle d’une situation profondément inégalitaire d’accès au savoir alors que seulement chercheurs et étudiants se voient autorisés à y accéder. Cet exemple est peut-être une occasion parmi d’autres de constater que l’égalisation des conditions de vie n’est peut-être plus, dans les sociétés contemporaines une condition nécessaire au développement de l’individualisme, alors que je ne crois pas totalement me tromper en avançant que la mentalité individualiste n’est pas moins présente dans le reste de la population n’ayant pas accès aux connaissances produites par les chercheurs.

            Quoi de plus réjouissant, au final, que de constater que la situation présente nous offre un exemple à la fois d’un manque de considération d’autrui typiquement individualiste et d’inégalité (une parmi tant d’autres, bien sûr), ici d’accès à des savoirs pourtant produits par un effort collectif. Le pire des deux mondes.

Louis Rivet-Préfontaine





[1]http://www.bib.umontreal.ca/communiques/20140115-DB-annulation-periodiques-wiley.htm
[2] Ibid.
[3] http://www.nouvelles.umontreal.ca/campus/bibliotheques/20131015-les-dindons-de-la-farce.html
[4] http://www.nouvelles.umontreal.ca/recherche/valorisation-de-la-recherche/20120604-la-publication-savante-en-crise.html
[5] http://plus.lapresse.ca/screens/4201-d724-5262ed55-aae9-4bf3ac1c606d%7Cw-n3by2wis.Z.html
[6] Ibid.
[7] http://www.nouvelles.umontreal.ca/campus/bibliotheques/20131015-les-dindons-de-la-farce.html