Lors
d’un débat dans le cadre de l’investiture du Parti Républicain en Caroline du
Nord en 2012, le futur chef et multimillionnaire Mitt Romney répondit avec
assurance que sa fortune était le résultat d’un travail de forcené, parti de
rien et seul (‘on my own')[1],
bref ce qu’il qualifiera d’ « American way ».[2]
En gros, le fameux self-made man américain, qui ne doit les fruits de son
travail qu’à son dur labeur et son audace.
Le self-made man et l’Amérique
Véritable
classique dans l’iconographie américaine contemporaine et symbole viril de l’Amérique
aventurière et entrepreneuriale, les exemples d’autoproclamés self-made men ne
manquent pas pour nourrir le rêve d’égalité des chances aux États-Unis, de John
D. Rockefeller à Jay-Z. Ces histoires dignes de scenarii hollywoodiens ont la
vertu d’encourager les classes plus basses à suer un peu plus dans l’exercice
du boulot quotidien enfin de rêver d’accéder enfin à la fortune et de prendre
pour de bon l’ascenseur social.
C’est
à l’abolitionniste et ex esclave Frederick Douglass que l’on doit la paternité
du terme, qui lors d’un discours décrira le self-made man comme suit :
“They
are the men who owe little or nothing to birth, relationship, friendly
surroundings; to wealth inherited or to early approved means of education; who
are what they are, without the aid of any favoring conditions by which other
men usually rise in the world and achieve great results."[3]
Ce
qu’on en retient, donc, c’est la capacité à créer du self-made man en ne partant d’absolument
rien. Si le cas de Frederick Douglass est particulier (partir du statut
d’esclave est effectivement handicapant dans la recherche d’une vie sociale
épanouie et n’est évidemment pas égal à la réalité du fils de banquier), on peut
évidemment remettre en question la notion du « rien ». Effectivement,
Pierre-Joseph Proudhon nous apprend dans son œuvre phare Qu’est-ce que
la propriété ? que tout capital est une propriété sociale, car « le
talent et la science dans un homme sont le produit de l’intelligence
universelle et d’une science générale lentement accumulée par une multitude de
maîtres ».[4]
Bref, qu’aussi indépendant peut paraitre un esprit, qu’aussi personnelle peut
sembler une initiative, il y aura toujours derrière cela des siècles de
connaissances à la portée du monde pour bricoler son succès personnel. De façon
plus simple, comme il est mentionné dans le livre La juste part des universitaires Patrick Turmel et David Robichaud,
ce serait en essayant de construire un grille-pain sur une île totalement
déserte[5] qu’on
pourrait se rendre compte à quel point d’innombrables éléments de notre
quotidien peuvent nous sembler complètement acquis au cours de l’existence
normale. En gros, le self-made man est un mythe, il est toujours dépendant d’un
nombre important de variables et du capital culturel global.
Mais
cette mythologie du self-made man, c’est une ode à l’individualisme et à tous
les facteurs individualisant le succès et un véritable moteur à la course au
capital. Ce mythe, c’est un pilier du capitalisme moderne et de l’esprit d’entreprise
qui chante les louanges d’une méritocratie où l’opulence d’un compte en banque
trouverait son égal dans la vertu personnelle de l’individu.
[1] http://www.politifact.com/truth-o-meter/statements/2012/jan/20/mitt-romney/mitt-romney-says-he-didnt-inherit-money-his-parent
[2] Ibid.
[4] PROUDHON,
Pierre-Joseph, Qu’est-ce que la propriété
?, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, Chapitre III, p. 176.
[5] David
Robichaud et Patrick Turmel, La juste
part, Montréal, Documents, 2012, Chapitre I, p. 13.

