À une époque où les crises politiques et les catastrophes naturelles semblent omniprésentes, le rôle et la fonction des organisations non-gouvernementales (ONG) sont d’autant plus préoccupant qu’elles sont depuis les années 1980 de plus en plus appelées à répondre aux besoins d’aide et de développement en lieu des gouvernements (Le Naëlou 2004).
Cet accroissement de la demande qui s’accompagne d’une nécessité pour ces organisations de se montrer garant des objectifs prescrits par les bailleurs de fonds et d’acquérir une légitimité sur la scène internationale a fait subir aux ONG des transformations importantes qui s’inscrivent dans un processus de professionalisation (Le Naëlou 2004).
La professionnalisation dont il est question n’est pas sans rappeler le concept de bureaucratisation chez Weber. Les ONG sont de plus en plus appareillées de professionnels employés pour leur qualifications dans les domaines les plus variés et motivés par l’opportunité pour une réussite personnelle que leur offre le marché de l’aide au développement (Le Naëlou 2004). Ce premier changement illustre assez bien la principale problématique touchant la fonction des ONG modernes; l’exacerbation d’une tension entre aide et efficacité. Pour reprendre la formulation d’Anne Le Naëlou: «La mise en place de la logique administrative et gestionnaire rencontre de nombreux obstacles car elle parle d’efficacité, de rentabilité, de compétences, là où les mots de solidarité, de millitance et d’engagement dominaient.» (Le Naëlou 2004, 777). Dans le contexte de l’aide internationale, où la connaissance des particularités d’un contexte d’intervention et la proximité avec la population sont des facteurs pouvant garantir l’efficacité des programmes, l’application de règles arbitraires, le suivi de procédures inflexibles et les contraintes de rentabilité introduites par la bureaucratisation sont, pour le dire timidement, problématiques.
Certes, les objectifs de l’entreprise et de l’organisation non-gouvernementale se distinguent de par la fin recherchée; le profit pour la première et la solidarité sociale pour la deuxième. Mais l’entreprisation du monde n’épargne aucune sphère. Comme l’entreprise, l’ONG moderne voit sa rationalité se transformer. Suivant les catégories de Weber, la rationalité en valeur de la première heure, revendiquée par les «militants fondateurs» (Le Naëlou 2004), se voit peu à peu remplacée par une rationalité instrumentale.
Mais pourquoi instrumentaliser? Et pour qui?
Le Naëlou nous apporte une réponse fort intéressante. Les professions regroupées sous une même ONG poursuivent une quête de légitimité pour leurs organisations respectives. Les principes d’efficacité, de performance et tout ce qui se regroupe sous le result oriented approach représentent la garantie de cette légitimité au près des bailleurs de fonds. Conséquemment, ils sont à la fois «solidaires et concurrents» (Le Naëlou 2004) des autres professionnels de l’organisation et c’est ce combat endogène pour le contrôle de l’organisation qui dénature son programme social.
Cette quête de légitimité nous renvoie encore une fois aux concepts de Weber. Non seulement la légitimité légale-rationnelle, caractéristique de l’entreprise moderne, est-elle ici clairement circonscrite comme étant celle sur laquelle se fonde la professionnalisation des ONG, elle est aussi en voie de remplacer la légitimité charismatique d’organisations fondées sur des valeurs d’altruisme, de courage, de passion, etc.
Heureusement, des tentatives ont été entreprises pour concilier solidarité sociale et efficacité. Un des modèles en question consiste à intégrer une structure tricéphale qui permet une administration commune des projets entre deux professionnels salariés et un bénévole à travers l’ensemble de la structure de l’organisation. Cette formule permet en effet de réconcilier «...les stratégies des fondateurs porteurs d’un projet collectif et celles des nouveaux entrants, souvent militants, porteurs de compétences techniques nouvelles valorisées par les bailleurs.» (Le Naëlou 2004, 792).
Bien qu’elles ne parviennent pas à tout régler, ces mesures sont peut-être la preuve que la professionnalisation et l’entreprisation des ONG n’est après tout pas un phénomène irréversible.
Rémy Cuda
Sources:
Le Naëlou, Anne. «Pour comprendre la professionalisation dans les ONG: quelques apports d’une sociologie des professions», Revue Tiers Monde, 2004/4 n. 180, p.773-798. DOI: 10.3917/rtm.180.0773.
Weber, Max. «Déterminants de l’activité sociale», Économie et Société, Paris, Plon,1971, p.22-23.
Weber, Max. «Les types de domination», Économie et Société, tome premier, Paris, Plon, Chapitre III, 1971 (1956) pp. 219-236 et 249-255.
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