mardi 1 avril 2014

Hibernation contrôlée!


Avis à tous! Je vous annonce que l’âge des crèmes anti-rides, des recettes de grand-mère, des craintes et des peurs a enfin sonnée! Car quoi de mieux en effet, pour éviter de décrépir et de déjouer les «supposés» plans de mère nature que de vivre éternellement? Alors je vous le dis, c’est maintenant possible! Les États-Unis, pays de tous les possibles ont, et ce depuis 1972, créé des organisations (terme employé par le site «www.alcor.org», mais dont la juste caractéristique serait plutôt entreprise) rendant accessible ce remède miracle, cette médecine des temps modernes qu’est la «cryonie»*! (Consulter le site pour en savoir plus sur ce thème nouveau : http://www.lemonde.fr/sciences/visuel/2014/01/06/sos-cryonie-prets-a-vous-preserver-de-la-mort_4339253_1650684.html )

*Petite définition de la «cryonie» : «Action d'abaisser la température d'un organisme vivant à  −190 °C et de l'y maintenir dans un dessein de conservation». (Tiré du Larousse web)

Car disons le franchement, à l’ère où nous vivons, plus personne ne croit, comme du temps de nos ancêtres, que des forces magiques ou maléfiques ne soient à l’œuvre dans tout ce qui nous entoure. En effet, «[] nous croyons qu’à chaque instant nous pourrions, pourvu seulement que nous le voulions, nous prouver qu’il n’existe en principe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère dans le cours de la vie» (Weber : 1). Dans cette optique, la quête perpétuelle de progrès est non seulement souhaitable mais également atteignable par le biais de la technique, des sciences et des machines, car «nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision» (Weber : 1). Ainsi, la solution miracle dont je viens de vous parler, la cryonie, permet de transformer l’étape inévitable que constituait la mort pour nos prédécesseurs, en médecine ou en traitement efficace, sensé et contrôlable pour les modernes occidentaux que nous sommes.

Ainsi, participant au processus de rationalisation longuement évoqué par Weber dans «Le savant et le politique» et caractérisant selon lui le monde occidental, la cryonie, peut se penser comme le fait d’orienter «son activité d’après les fins, moyens et conséquences subsidiaires et [de] confronte[r] en même temps rationnellement les moyens et la fin, la fin et les conséquences et enfin les diverses fins possibles entre elles» (Weber : 23) afin d’atteindre le plus efficacement possible le but poursuivi. La fin ici, je vous le rappelle est d’inverser le cours du temps, c’est-à-dire de contrôler ladite nature, de manière efficace et durable. Plusieurs moyens sont entrepris pour y arriver d’une part par vous et moi, chers lecteurs, en adhérant à cette solution et, d’autre part, par les compagnies en vous proposant leurs services si précieux pour y arriver. Laissez-moi vous expliquer ce système révolutionnaire.

Tout d’abord, pour être proposée, la cryonie nécessite la formation d’entreprises particulières au sein desquelles des individus formés et spécialisés remplissent chacun un rôle particulier dans le but de décupler l’efficacité, la rapidité et la qualité de notre conservation et de notre éventuel réveil. De plus, afin d’uniformiser les pratiques, un protocole précis comportant 15 étapes spécifiques a été élaboré et distribué à travers la communauté cryonics du monde par la compagnie américaine Alcor, chef de file de l’industrie.

Malgré les incontestables effets positifs de cette technologie hors du commun, quelques conséquences  (de rien du tout je vous assure eu égards aux impacts bénéfiques) subsistent. La première d’entre elles concerne les délais prescrits. En effet, il est parfois difficile, en tenant compte des barrières légales (soit l’émission d’un certificat de décès officiel émis par un docteur) ou encore de la disponibilité des équipes chargés de faire respecter le protocole, d’effectuer la cryonie sous toutes ses facettes dès que nécessaire. Ensuite, la cryonie, pour rejoindre plus d’adhérants (tel Wal-Mart ou Costco :p) nécessite que ses compagnies publicisent plus leurs services et développent, (tel que le souhaite par exemple ce couple québécois:  https://www.youtube.com/watch?v=Q3MBGw9etsM ), des bureaux ailleurs qu’aux États-Unis. 

Pour nous, chers blogueurs, les conséquences du choix de déjouer mère nature et d’éviter d’entendre l’heure où le glas sonnera en optant pour la cryonie, implique également quelques conséquences, tout comme le fait d’échanger (rationnellement, toujours selon Weber) 1$ contre une barre de chocolat. Ainsi, au niveau relationnel, la cryonie, pour ceux de vos proches qui ne sont pas, comme dirait le rappeur Booba, «dans le futur», entraînera des tensions et des désaccords. De plus, tout comme une maison ou un voyage dans le sud pour se refaire le teint (ne démentez pas, nous le faisons tous ;p), la cryonie, pour être envisagée nécessite un déboursement d’argent assez important selon la (les) partie(s) du corps chosie(s) (voir les tarifs ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Cryonie ). Toutefois, rassurez-vous, prévoyante comme je suis, je vous informe également que de nombreuses compagnie d’assurances ont commencé à offrir, notamment en Angleterre ou au Canada, des assurances-vies (le mot idéal dans ce cas) permettant de couvrir les frais! N’est-ce pas merveilleux, le monde entier, ou devrais-je dire, le monde des entreprises, est prêt à nous simplifier la vie! Bien que Simmel, toujours en désaccord avec moi, dirait plutôt que le monde des entreprises ou plus précisément l’Argent (avec un grand A) entraîne une «objectivation des rapports sociaux» et contribue, en participant au processus de rationalisation et d’intellectualisation conceptualisé par Weber, à la formation de nouveaux «individus». Comme preuve à l’appui, il évoquerait comment l’argent dans le cas particulier de la cryonie, réunit ce qui est lointain et séparé (au niveau des entreprises, car des gens de partout à travers le monde transigent maintenant avec Alcor ou Cryonics Institute, tous deux basés aux États-Unis). Puis, il ferait appel au fait que l’argent utilisé pour payer, peut également dans de nombreux cas, avoir pour effet de diviser ce qui est proche, par exemple les familles des gens ayant choisis d’opter pour cette méthode ou encore l’individu lui-même par le découpage financier de son corps. Ainsi, de part et d’autre, les rapports sociaux tendraient progressivement à devenir, selon ce dernier, impersonnels et purement techniques.

*Pour preuve visuelle voir : la carte des membres inscrits pour une cryopréservation au Cryonics Institute, selon leur origine géographique. | Cryonics Institute (http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/01/06/congeler-les-morts-un-business-d-avenir_4338389_3224.html)

Pour ma part et surement pour celle de Weber et de ses idées, la cryonie donne plutôt lieu au développement de la science et de la technique. Par les nouveaux outils et substances qu’elle nécessite, par les machines particulières qu’elle permet de créer, par les nouvelles recherches sur le cerveau et la personnalité qu’elle initie, et ce, par des scientifiques chevronnés et compétents (tels par exemple quelques-uns issus de la très réputée université Oxford en Angleterre), la cryonie, je vous l’assure, est réellement un pas en avant vers le progrès du 21e siècle.

Alors, je vous le dis, ce n’est qu’une question de temps avant que les gouvernements occidentaux investissent dans cette médecine moderne qu’est la cryonie et se rendent compte que non seulement profitable pour leurs citoyens, celle-ci peut aussi permettre de régler une des préoccupations qui, pour nos dirigeants, devient de jour en jour fondamentale, à savoir le renversement de la pyramide des âges. Ainsi, dans un monde où l’entreprise se glisse dans les moindres détails de nos vies et où, pour reprendre l’expression de Solé nous assistons à une «entreprisation du monde» croissante, choisirez-vous, blogueurs, lecteurs et confrères, la voie du progrès?

Références :

Weber, Max. «Déterminants de l’activité sociale», Économie et société, Paris, Plon, 1971, pp. 22-23.

Weber, Max. «Le métier et la vocation de savant», Le savant et le politique, Paris, Les classiques des sciences sociales, extraits choisis (9 pages).

Durkheim, Émile. De la division du travail social, PUF, 1967 ((1893)), extraits choisis.

Simmel, Georg. «La liberté individuelle», Philosophie de l’argent, Paris, PUF, chapitre 4, pp. 411-444.

 

 

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