mercredi 30 mars 2016

Enchaînements

Il y a quelques années, l'effondrement catastrophique d'une usine de confection de vêtements au Bangladesh jettait la lumière sur les conditions de travail dramatiques qui traversent cette industrie. Un article récent dans le magazine Altermondes rapporte les efforts, principalement d'ordre syndical, initiés au pays pour tenter d'améliorer les conditions de travail, ou à tout le moins la sécurité au travail dans l'industrie du vêtement. Ces efforts sont permis en grande partie par la controverse Cette lutte syndicale s'articule notamment autour d'IndustriALL Global Union, un syndicat international créé il y a quelques années visant à représenter de façon unifiée l'ensemble des éléments de chaînes de production mondialisées.

Parce que la réalité du travail contemporain est celle de l'économie mondialisée. L'entreprise contemporaine est multinationale, ses activités dépassent toujours le cadre restreint des législations locales et nationales, et atteignent des dimensions toujours plus imposantes. Qu'elle soit décomposée en différents maillons d'une même chaîne ou unie sous une même banière, la forme entrepreneuriale domine les échanges globaux.

Pour l'historien Fernand Braudel, la mondialisation de l'économie et la montée en puissance de l'entreprise capitaliste vont de pair. Alors que les économies deviennent au fil du temps de plus en plus vastes, que les marchés se développent de plus en plus et que la distribution s'impose progressivement comme une étape distincte et incontournable entre production et consommation, les grands marchands, premiers entrepreneurs capitalistes, réussissent à s'insérer entre producteurs et consommateurs. La rentabilité de cette insertion dépend de la capacité des entrepreneurs à maintenir une rupture entre production et consommation, rupture qu'ils pourront alors exploiter dans les termes qui leur sont propres, c'est-à-dire qui leur sont profitables. Le capitalisme s'impose ainsi dans la mesure où les entreprises capitalistes sont capables de s'assurer du contrôle monopolistique des chaînes de distribution des biens, de s'insérer et de prendre contrôle des marchés. Alors que le capital grandit et que l'économie de marché prend de plus en plus d'ampleur, ainsi s'imposent progressivement l'entreprise et le capitalisme.

Le développement d'une économie-monde capitaliste implique de plus pour Braudel un agencement des chaînes de production-distribution-consommation selon le modèle concentrique du système-monde, où, suivant la logique du capitalisme, production et consommation sont fortement dissociées, la première étant reléguée à la périphérie dominée du système, et la seconde étant plutôt concentrée dans le coeur dominant.

C'est exactement ce que l'on observe dans l'exemple de l'industrie du vêtement. Entre producteurs (c'est-à-dire travailleurs de la production, ceux qui possèdent la force de travail à la base du processus de production) et consommateurs s'étend une chaîne d'entreprises articulée et organisée de manière à tirer le plus grand profit possible des diverses opérations de marché impliquées dans le processus. Il y a une rupture opaque entre production et consommation, entre le marché du travail au Sud et le marché des biens au Nord, qui ne s'accordent que dans la mesure où en profite de façon optimale l'entreprise insérée comme moyen nécessaire. Ainsi par exemple, si les consommteurs du coeur économique modulent la valeur qu'ils accordent aux biens en fonction du marquage social de ceux-ci, et qu'une certaine solidarité humaine fait en sorte que les biens issus de l'exploitation de travailleurs sont marqués négativement, alors il devient optimal pour l'entreprise de rompre le plus possible les échanges d'information entre le coeur et la périphérie, et de construire une image de marque qui soit positive. En tout cas il est impératif que le coeur dominant acquiesce à l'exploitation de la périphérie. Lorsque la controverse éclate dans le coeur, il devient plus facile pour les travailleurs de la périphérie de s'organiser, profitant de la réaction des entreprises face à l'écroulement de leur dispositif de marque. La mobilisation vient bel et bien de la base, des populations de la périphérie elles-mêmes, mais profite d'une complicité de la part de consommateurs et d'acteurs situés dans le coeur dominant. La population bangladaise a pris la rue et s'est mobilisée après l'effondrement de Rana Plaza, mais c'est l'opinion internationale, influencée des structures syndicales et des ONG internationaux, qui a par exemple forcé les grandes entreprises multinationales à négocier avec les syndicats l'adoption de programmes de sécurisation des milieux de travail (notamment le programme Accord).

Si donc l'amélioration des conditions de travail dans la périphérie de l'économie-monde a pour moteur essentiel et nécessaire la mobilisation et la lutte des travailleurs concernés, force est d'admettre que la complicité des populations du coeur, qui a toujours un rôle dominant, est clée. L'exploitation de l'économie-monde par l'entreprise capitaliste repose sur la capacité de celle-ci à rompre puis s'insérer en moyen nécessaire des opérations de marché. Pour sortir de cette exploitation, il faut créer des solidarités effectives, ouvertes et bilatérales entre les différents éléments du processus de production, repenser et resouder autrement les chaînes qui tiennent l'économie mondiale.

Louis Cornelissen

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire