Il
y a quelques années, l'effondrement catastrophique d'une usine de
confection de vêtements au Bangladesh jettait la lumière sur les
conditions de travail dramatiques qui traversent cette industrie. Un
article récent dans le magazine Altermondes
rapporte les efforts, principalement d'ordre syndical, initiés au
pays pour tenter d'améliorer les conditions de travail, ou à tout
le moins la sécurité au travail dans l'industrie du vêtement. Ces
efforts sont permis en grande partie par la controverse Cette lutte
syndicale s'articule notamment autour d'IndustriALL Global Union, un
syndicat international créé il y a quelques années visant à
représenter de façon unifiée l'ensemble des éléments de chaînes
de production mondialisées.
Parce
que la réalité du travail contemporain est celle de l'économie
mondialisée. L'entreprise contemporaine est multinationale, ses
activités dépassent toujours le cadre restreint des législations
locales et nationales, et atteignent des dimensions toujours plus
imposantes. Qu'elle soit décomposée en différents maillons d'une
même chaîne ou unie sous une même banière, la forme
entrepreneuriale domine les échanges globaux.
Pour
l'historien Fernand Braudel, la mondialisation de l'économie et la
montée en puissance de l'entreprise capitaliste vont de pair. Alors
que les économies deviennent au fil du temps de plus en plus vastes,
que les marchés se développent de plus en plus et que la
distribution s'impose progressivement comme une étape distincte et
incontournable entre production et consommation, les grands
marchands, premiers entrepreneurs capitalistes, réussissent à
s'insérer entre producteurs et consommateurs. La rentabilité de
cette insertion dépend de la capacité des entrepreneurs à
maintenir une rupture entre production et consommation, rupture
qu'ils pourront alors exploiter dans les termes qui leur sont
propres, c'est-à-dire qui leur sont profitables. Le capitalisme
s'impose ainsi dans la mesure où les entreprises capitalistes sont
capables de s'assurer du contrôle monopolistique des chaînes de
distribution des biens, de s'insérer et de prendre contrôle des
marchés. Alors que le capital grandit et que l'économie de marché
prend de plus en plus d'ampleur, ainsi s'imposent progressivement
l'entreprise et le capitalisme.
Le
développement d'une économie-monde capitaliste implique de plus
pour Braudel un agencement des chaînes de
production-distribution-consommation selon le modèle concentrique du
système-monde, où, suivant la logique du capitalisme, production et
consommation sont fortement dissociées, la première étant reléguée
à la périphérie dominée du système, et la seconde étant plutôt
concentrée dans le coeur dominant.
C'est
exactement ce que l'on observe dans l'exemple de l'industrie du
vêtement. Entre producteurs (c'est-à-dire travailleurs de la
production, ceux qui possèdent la force de travail à la base du
processus de production) et consommateurs s'étend une chaîne
d'entreprises articulée et organisée de manière à tirer le plus
grand profit possible des diverses opérations de marché impliquées
dans le processus. Il y a une rupture opaque entre production et
consommation, entre le marché du travail au Sud et le marché des
biens au Nord, qui ne s'accordent que dans la mesure où en profite
de façon optimale l'entreprise insérée comme moyen nécessaire.
Ainsi par exemple, si les consommteurs du coeur économique modulent
la valeur qu'ils accordent aux biens en fonction du marquage social
de ceux-ci, et qu'une certaine solidarité humaine fait en sorte que
les biens issus de l'exploitation de travailleurs sont marqués
négativement, alors il devient optimal pour l'entreprise de rompre
le plus possible les échanges d'information entre le coeur et la
périphérie, et de construire une image de marque qui soit positive.
En tout cas il est impératif que le coeur dominant acquiesce à
l'exploitation de la périphérie. Lorsque la controverse éclate
dans le coeur, il devient plus facile pour les travailleurs de la
périphérie de s'organiser, profitant de la réaction des
entreprises face à l'écroulement de leur dispositif de marque. La
mobilisation vient bel et bien de la base, des populations de la
périphérie elles-mêmes, mais profite d'une complicité de la part
de consommateurs et d'acteurs situés dans le coeur dominant. La
population bangladaise a pris la rue et s'est mobilisée après
l'effondrement de Rana Plaza, mais c'est l'opinion internationale,
influencée des structures syndicales et des ONG internationaux, qui
a par exemple forcé les grandes entreprises multinationales à
négocier avec les syndicats l'adoption de programmes de sécurisation
des milieux de travail (notamment le programme Accord).
Si
donc l'amélioration des conditions de travail dans la périphérie
de l'économie-monde a pour moteur essentiel et nécessaire la
mobilisation et la lutte des travailleurs concernés, force est
d'admettre que la complicité des populations du coeur, qui a
toujours un rôle dominant, est clée. L'exploitation de
l'économie-monde par l'entreprise capitaliste repose sur la capacité
de celle-ci à rompre puis s'insérer en moyen nécessaire des
opérations de marché. Pour sortir de cette exploitation, il faut
créer des solidarités effectives, ouvertes et bilatérales entre
les différents éléments du processus de production, repenser et
resouder autrement les chaînes qui tiennent l'économie mondiale.
Louis
Cornelissen
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