mercredi 30 mars 2016

L’excitation du peuple


«On devrait plus m’évaluer en fonction de ce qu’on a fait collectivement que sur des chiffres qui peuvent exciter le peuple», une déclaration que le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, a fournie en entrevue à Quartier Libre, journal indépendant des étudiants de l’université du même nom. Cette entrevue a été effectuée dans un contexte de polémique, alors que le recteur tentait de se justifier, suite à la publication d’un article du Journal de Québec qui étayait les revenus et dépenses de ce dernier. C’est le moins qu’on puisse dire, les chiffres ont bel et bien excité le peuple. L’article «Audi et première classe pour le recteur», lui partage des informations tel que le salaire de 404 000$, auquel a droit monsieur Breton chaque année, ainsi que de ses privilèges : voyages en première classe, remboursement de cotisations, chauffeur privé et Audi Q5 mis à sa disposition. Le recteur, pour légitimer ses gains, met l’accent sur ses réalisations. En effet, depuis son entrée en fonctions, l’Université de Montréal a grimpé dans les classements : s’élevant maintenant à la 92e place du classement mondial, soit une hausse de 45 places en 2 ans. Donc, pour résumer : notre université est bien cotée et le recteur est récompensé. Si vous êtes adepte de Proudhon, vous aurez peut-être une impression de déjà-vu. Appropriation du travail collectif, direz-vous? Peut-être. Mais chaque chose en son temps, je vous prie.  

Avant de se lancer dans l’établissement d’un parallèle entre la propriété, au sens proudhonien du terme, et le salaire «excitant» du recteur Breton, il est nécessaire de se questionner sur la pertinence de ce parallèle. Alors, est-il possible d’allier université et entreprise? Intrinsèquement, non. En effet, l’entreprise appartient à la sphère privée tandis que l’université est une institution gouvernementale. Cependant, les réflexions d’Andreù Solé permettent de faire avancer l’analyse, outrepassant cette caractéristique première. Il postule que l’entreprise privée est l’organisation centrale de notre monde, multipliant ainsi constamment les biens et services produits. Découlant de cette privatisation, il remarque que l’entreprise est un modèle pour toutes les organisations. Dans ce contexte d’entreprisation du monde, on remarque que même la sphère de l’éducation est influencée par ce modèle : d’un côté on y retrouve des préoccupations semblables – recherche de subventions et d’employés – et de l’autre, on remarque que les formations sont corrélées avec les besoins des entreprises.

Ainsi, si le modèle de l’entreprise déteint sur les universités, il ne paraîtra pas trop aberrant de mettre en comparaison recteur et propriétaire, pour les besoins de l’exercice. Rappelons-le, Proudhon considère la propriété comme un vol, puisque le propriétaire ne rémunère jamais la totalité du travail produit collectivement. En d’autres termes, les travailleurs ne bénéficient pas des profits de l’entreprise, c’est le propriétaire qui s’enrichit alors qu’eux doivent se contenter de leur salaire, souvent disproportionnés par rapport aux revenus qu’ils génèrent. Dans cette optique, la propriété est considérée comme une domination des forts sur les faibles. Ceci étant dit, nous pouvons entrer dans le vif du sujet. Si l’Université de Montréal a le mérite d’être reconnue mondialement, c’est parce qu’elle répond bien aux critères suivants : réputation de la formation et des professeurs, ratio étudiants-professeurs, nombre de recherches citées dans d’autres publications et taux d’étudiants internationaux. Cela va sans dire, la structure et la gestion de l’université sont d’une grande influence dans la renommée. Cependant, il est évidemment impossible de négliger l’apport des professeurs, des chercheurs et des étudiants – qui eux, doivent payer pour bénéficier de la formation, tout en contribuant à son succès. À la lumière de ces informations, il est légitime de se questionner par rapport l’appropriation du mérite, collectivement produit, et qui se traduit par un salaire bien généreux, paradoxalement justifié par le fait que « Moi [Guy Breton], je livre la marchandise».

Lara-Kim Huynh

Biblio 
Jean-Nicolas BLANCHET, «Audi et première classe pour le recteur», dans Le Journal de Québec, 8 mars 2016. [En ligne] <http://www.journaldequebec.com/2016/03/08/audi-et-premiere-classe-pour-le-recteur>.

Alice MARIETTE, «à quelques milliers près», dans Quartier Libre, 23 mars 2016. [En ligne] <http://quartierlibre.ca/wp-content/uploads/2016/03/QLvol23no14.pdf>. P.3.

QS Top Universities, «QS World University Rankings: Methodology», 11 septembre 2015. [En ligne] <http://www.topuniversities.com/university-rankings-articles/world-university-rankings/qs-world-university-rankings-methodology>.

Université de Montréal, Carnet du recteur, «L’Université de Montréal parmi les 100 meilleures universités au monde», 9 septembre 2013. [En ligne] <http://recteur.umontreal.ca/nc/carnet-du-recteur/article/luniversite-de-montreal-parmi-les-100-meilleure/>.

Notes de cours, SOL 2403, cours 1

Notes de cours, SOL 2403, cours 4

Proudhon, Pierre-Joseph, (1840). Qu’est-ce que la propriété ? Premier mémoire, Classique des sciences sociales, extraits choisis.


Andreu Solé, (2008). « L’entreprisation du monde », dans Repenser l’entreprise (sous la direction de Jacques Chaize et Félix Torres, Le cherche midi, pp. 25-54.

  

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