«On devrait plus m’évaluer en
fonction de ce qu’on a fait collectivement que sur des chiffres qui peuvent
exciter le peuple», une déclaration que le recteur de l’Université de Montréal,
Guy Breton, a fournie en entrevue à Quartier
Libre, journal indépendant des étudiants de l’université du même nom. Cette
entrevue a été effectuée dans un contexte de polémique, alors que le recteur
tentait de se justifier, suite à la publication d’un article du Journal de
Québec qui étayait les revenus et dépenses de ce dernier. C’est le moins qu’on
puisse dire, les chiffres ont bel et bien excité le peuple. L’article «Audi et
première classe pour le recteur», lui partage des informations tel que le
salaire de 404 000$, auquel a droit monsieur Breton chaque année, ainsi
que de ses privilèges : voyages en première classe, remboursement de cotisations,
chauffeur privé et Audi Q5 mis à sa disposition. Le recteur, pour légitimer ses
gains, met l’accent sur ses réalisations. En effet, depuis son entrée en
fonctions, l’Université de Montréal a grimpé dans les classements : s’élevant
maintenant à la 92e place du classement mondial, soit une hausse de
45 places en 2 ans. Donc, pour résumer : notre université est bien cotée et
le recteur est récompensé. Si vous êtes adepte de Proudhon, vous aurez
peut-être une impression de déjà-vu. Appropriation du travail collectif, direz-vous?
Peut-être. Mais chaque chose en son temps, je vous prie.
Avant de se lancer dans l’établissement
d’un parallèle entre la propriété, au sens proudhonien du terme, et le salaire «excitant»
du recteur Breton, il est nécessaire de se questionner sur la pertinence de ce
parallèle. Alors, est-il possible d’allier université et entreprise? Intrinsèquement,
non. En effet, l’entreprise appartient à la sphère privée tandis que l’université
est une institution gouvernementale. Cependant, les réflexions d’Andreù Solé permettent
de faire avancer l’analyse, outrepassant cette caractéristique première. Il
postule que l’entreprise privée est l’organisation centrale de notre monde, multipliant
ainsi constamment les biens et services produits. Découlant de cette
privatisation, il remarque que l’entreprise est un modèle pour toutes les organisations.
Dans ce contexte d’entreprisation du monde, on remarque que même la sphère de l’éducation
est influencée par ce modèle : d’un côté on y retrouve des préoccupations
semblables – recherche de subventions et d’employés – et de l’autre, on
remarque que les formations sont corrélées avec les besoins des entreprises.
Ainsi, si le modèle de l’entreprise
déteint sur les universités, il ne paraîtra pas trop aberrant de mettre en comparaison
recteur et propriétaire, pour les besoins de l’exercice. Rappelons-le, Proudhon
considère la propriété comme un vol, puisque le propriétaire ne rémunère jamais
la totalité du travail produit collectivement. En d’autres termes, les
travailleurs ne bénéficient pas des profits de l’entreprise, c’est le
propriétaire qui s’enrichit alors qu’eux doivent se contenter de leur salaire,
souvent disproportionnés par rapport aux revenus qu’ils génèrent. Dans cette
optique, la propriété est considérée comme une domination des forts sur les
faibles. Ceci étant dit, nous pouvons entrer dans le vif du sujet. Si l’Université
de Montréal a le mérite d’être reconnue mondialement, c’est parce qu’elle
répond bien aux critères suivants : réputation de la formation et des
professeurs, ratio étudiants-professeurs, nombre de recherches citées dans d’autres
publications et taux d’étudiants internationaux. Cela va sans dire, la
structure et la gestion de l’université sont d’une grande influence dans la
renommée. Cependant, il est évidemment impossible de négliger l’apport des
professeurs, des chercheurs et des étudiants – qui eux, doivent payer pour
bénéficier de la formation, tout en contribuant à son succès. À la lumière de
ces informations, il est légitime de se questionner par rapport l’appropriation
du mérite, collectivement produit, et qui se traduit par un salaire bien
généreux, paradoxalement justifié par le fait que « Moi [Guy Breton], je livre
la marchandise».
Lara-Kim Huynh
Biblio
Biblio
Jean-Nicolas BLANCHET, «Audi et première classe pour le
recteur», dans Le Journal de Québec, 8 mars 2016. [En ligne] <http://www.journaldequebec.com/2016/03/08/audi-et-premiere-classe-pour-le-recteur>.
Alice MARIETTE, «à quelques milliers près», dans Quartier
Libre, 23 mars 2016. [En ligne] <http://quartierlibre.ca/wp-content/uploads/2016/03/QLvol23no14.pdf>.
P.3.
QS Top
Universities, «QS World University Rankings: Methodology», 11 septembre 2015. [En
ligne] <http://www.topuniversities.com/university-rankings-articles/world-university-rankings/qs-world-university-rankings-methodology>.
Université de Montréal, Carnet du recteur, «L’Université de
Montréal parmi les 100 meilleures universités au monde», 9 septembre 2013. [En
ligne] <http://recteur.umontreal.ca/nc/carnet-du-recteur/article/luniversite-de-montreal-parmi-les-100-meilleure/>.
Notes de cours, SOL 2403, cours 1
Notes de cours, SOL 2403, cours 4
Proudhon, Pierre-Joseph, (1840).
Qu’est-ce que la propriété ? Premier mémoire, Classique des sciences sociales,
extraits choisis.
Andreu Solé, (2008). «
L’entreprisation du monde », dans Repenser l’entreprise (sous la direction de
Jacques Chaize et Félix Torres, Le cherche midi, pp. 25-54.
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