Et si Marx avait raison ?
Et
si Marx avait raison-- lorsqu’il
prophétisait l’éclatement du mode de production capitaliste ? En effet,
rappelons-nous que Marx remarquait déjà, dès le XIXe siècle, que le capitalisme
portait des contradictions dans son fondement même, engageant ce qu’il appelait
une « baisse tendancielle du taux de profit ». Pour faire simple, Marx
concevait que la mécanisation toujours plus grande de la production venait
dissoudre le profit (la plus-value) que tirait le capitaliste de son
investissement. En effet, contrairement à un ouvrier, une machine ne peut être
surexploitée comme peut l’être l’ouvrier, ce qui entraîne une décroissance de
profit au fil du temps (puisque la valeur des machines en vient à décroître
jusqu’à ne plus rien valoir). À cela s’ajoute un problème d’écoulement des
stocks, puisqu’aucune richesse véritable n’est créée par la machine.
En réponse à Marx, Schumpeter développe
le concept de « destruction créatrice », voyant plutôt l’économie en termes de
cycles. En effet, il observe que le capitalisme se réinvente constamment, arguant
que ce n’est pas le travail, comme le pensait Marx, qui est le moteur du capitalisme
(qui produit la richesse), mais plutôt l’innovation. Ainsi, la « création » (l’innovation)
permet au système de se renouveler, détruisant sur son passage « l’ancien », celui-ci
étant désormais désuet. Un nouveau cycle d’innovation crée une relance bâtie
sur une nouvelle forme d’activité économique.
Or, le philosophe Bernard Stiegler innove
le débat, défendant plutôt l’idée d’une « destruction destructrice ». Selon
lui, bien que les cycles permettent au capitalisme de se renouveler, ceux-ci demeurent
largement insuffisants pour supporter le système sur le long terme. Au
contraire, chaque cycle d’innovation accroît la destruction du système, ce qui,
ultimement, le mènera à son propre anéantissement. En effet, le progrès
technique, entraînant la mécanisation et la dématérialisation de la production,
détruit de plus en plus le travail.
À mesure que le travail
disparaîtra, le système deviendra de plus en plus insoutenable, et ce, puisqu’il
est structurellement fondé sur l’investissement. Il écrit : « Bien sûr,
tous les salariés ne vont pas disparaître du jour au lendemain. Mais au fil du
temps, les salariés deviendront une sorte de résidu d’une époque révolue » (Kyrou,
2014 : 18, citant Stiegler). Car bien que les indicateurs de santé
économique montrent une croissance soutenue, la réalité en est tout autre :
elle décroît à mesure que la mécanisation grandit.
Mais Stiegler ne s’arrête pas là, ajoutant que la fin du travail signifie
également le début d’une nouvelle configuration économique : l’économie du
partage, selon un modèle « contributif ». Ainsi, la fin de l’emploi n’est pas nécessairement
mauvaise en soi, puisqu’elle sera l’occasion de créer une société construite
sur le partage d’informations, et où tout un chacun sera appelé à participer à
réinventer le système.
Et c’est sur ce point que j’accroche. En effet, alors que Stiegler est d’avis
qu’il est possible de faire ce changement de manière progressive et en douceur,
je suis plutôt d’avis que celui-ci, lorsqu’il arrivera, ne peut être que brutal.
Stiegler semble nier les logiques de domination et d’interdépendances économiques
qu’ont amenées l’idéologie néo-libérale capitaliste. Celles-ci sont complètement
venues aliéner la relation qu’entretenait l’individu à son environnement, ramenant
celle-ci à une logique de rationalité économique et instrumentale. Ainsi, bien
qu’il serait génial que la fin du travail donne lieu à une économie de partage,
j’ai davantage l’impression qu’au contraire, la fin du travail ne donnera lieu qu’à
la fin brutale de la viabilité des structures.
Olivier Gentil-Kyrou, Ariel, « Bernard Stiegler : L'emploi est mort, vive le travail !, réinventer le travail à l'ère de l'automatisation », Culture mobile, Orange, 2014.

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