mardi 22 mars 2016











Et si Marx avait raison ?


Et si Marx avait raison-- lorsqu’il prophétisait l’éclatement du mode de production capitaliste ? En effet, rappelons-nous que Marx remarquait déjà, dès le XIXe siècle, que le capitalisme portait des contradictions dans son fondement même, engageant ce qu’il appelait une « baisse tendancielle du taux de profit ». Pour faire simple, Marx concevait que la mécanisation toujours plus grande de la production venait dissoudre le profit (la plus-value) que tirait le capitaliste de son investissement. En effet, contrairement à un ouvrier, une machine ne peut être surexploitée comme peut l’être l’ouvrier, ce qui entraîne une décroissance de profit au fil du temps (puisque la valeur des machines en vient à décroître jusqu’à ne plus rien valoir). À cela s’ajoute un problème d’écoulement des stocks, puisqu’aucune richesse véritable n’est créée par la machine.

En réponse à Marx, Schumpeter développe le concept de « destruction créatrice », voyant plutôt l’économie en termes de cycles. En effet, il observe que le capitalisme se réinvente constamment, arguant que ce n’est pas le travail, comme le pensait Marx, qui est le moteur du capitalisme (qui produit la richesse), mais plutôt l’innovation. Ainsi, la « création » (l’innovation) permet au système de se renouveler, détruisant sur son passage « l’ancien », celui-ci étant désormais désuet. Un nouveau cycle d’innovation crée une relance bâtie sur une nouvelle forme d’activité économique.

Or, le philosophe Bernard Stiegler innove le débat, défendant plutôt l’idée d’une « destruction destructrice ». Selon lui, bien que les cycles permettent au capitalisme de se renouveler, ceux-ci demeurent largement insuffisants pour supporter le système sur le long terme. Au contraire, chaque cycle d’innovation accroît la destruction du système, ce qui, ultimement, le mènera à son propre anéantissement. En effet, le progrès technique, entraînant la mécanisation et la dématérialisation de la production, détruit de plus en plus le travail.

À mesure que le travail disparaîtra, le système deviendra de plus en plus insoutenable, et ce, puisqu’il est structurellement fondé sur l’investissement. Il écrit : « Bien sûr, tous les salariés ne vont pas disparaître du jour au lendemain. Mais au fil du temps, les salariés deviendront une sorte de résidu d’une époque révolue » (Kyrou, 2014 : 18, citant Stiegler). Car bien que les indicateurs de santé économique montrent une croissance soutenue, la réalité en est tout autre : elle décroît à mesure que la mécanisation grandit.
Mais Stiegler ne s’arrête pas là, ajoutant que la fin du travail signifie également le début d’une nouvelle configuration économique : l’économie du partage, selon un modèle « contributif ». Ainsi, la fin de l’emploi n’est pas nécessairement mauvaise en soi, puisqu’elle sera l’occasion de créer une société construite sur le partage d’informations, et où tout un chacun sera appelé à participer à réinventer le système.
Et c’est sur ce point que j’accroche. En effet, alors que Stiegler est d’avis qu’il est possible de faire ce changement de manière progressive et en douceur, je suis plutôt d’avis que celui-ci, lorsqu’il arrivera, ne peut être que brutal. Stiegler semble nier les logiques de domination et d’interdépendances économiques qu’ont amenées l’idéologie néo-libérale capitaliste. Celles-ci sont complètement venues aliéner la relation qu’entretenait l’individu à son environnement, ramenant celle-ci à une logique de rationalité économique et instrumentale. Ainsi, bien qu’il serait génial que la fin du travail donne lieu à une économie de partage, j’ai davantage l’impression qu’au contraire, la fin du travail ne donnera lieu qu’à la fin brutale de la viabilité des structures.
Olivier Gentil-

Kyrou, Ariel, « Bernard Stiegler : L'emploi est mort, vive le travail !, réinventer le travail à l'ère de l'automatisation », Culture mobile, Orange, 2014.

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