Le 2 mars dernier, je
me suis arrêté sur un article dans le journal La Presse qui parlait du classement de Forbes sur les milliardaires. Ce qui m’a aussitôt intrigué, ce
n’était pas le contenu ou les conclusions de l’article, à savoir, par exemple,
qu’aujourd’hui il y a 16 milliardaires de moins dans le monde qu’au début de
l’année 2015. Je voulais plutôt comprendre, un peu naïvement, les raisons pour
lesquelles on jugeait bon de recenser et de diffuser ce classement dans les
médias. Que voulait-on en retirer ? Et à qui s’adressait-on ?
Espérant y trouver des pistes de réflexion, j’ai commencé à faire une
petite recherche de surface sur Forbes.
Ainsi, sur son application mobile, l’entreprise se décrit comme une
« source de nouvelles et d’informations sur les affaires,
l’investissement, la technologie, l’entrepreneuriat, le leadership et le style de vie des gens riches et aisés ». Dans
d’autres médias, on parle régulièrement, non sans détachement ironique, du
célèbre leitmotiv de Forbes :
« The Capitalist Tool ». En
effet, un autre volet du magazine consiste, selon les mots de ce dernier, à
fournir des outils et des analyses pour aider les lecteurs à « élaborer
des stratégies d’investissement ». Il y a là matière à faire sourciller
les sceptiques ! Certains d’entre eux vont même nier toute crédibilité à Forbes pour faire passer des analyses
sérieuses pour de la propagande de droite. Malgré tout, pour les quotidiens
bien établis (par exemple, La Presse
et Le Devoir), Forbes est une référence en matière de « classements »,
en particulier de gens fortunés.
Laissant de côté la
réputation de ce géant médiatique, j’ai voulu voir par moi-même ce qu’il en
ressortait en explorant tous les recoins de son site internet. Cette expérience
a, bien entendu, accentué mon malaise. Était-ce dû à la récurrence agressive à
laquelle apparaissait le mot « billionaire »,
ou bien à tous ces petits proverbes à la moralité rose qui couvraient
l’entrepreneur d’une aura vertueuse ?
Revenons au
classement des milliardaires. Sur la plateforme web, ils ne sont pas à eux seuls
l’apanage d’un fétiche du
« ranking ». Au
contraire, une portion généreuse est consacrée aux « listes » où
viennent se mêler une grande diversité de catégories et de thématiques, mais
qui ont toutes en commun de traiter d’immenses sommes d’argent. Ces listes font
la popularité de Forbes. Tantôt
conservatrices (par exemple, « 40
Heroes of Philanthropy »), tantôt insolites (comme l’illustre « Top Earning Dead Celebrities »),
une seule cependant s’impose sur toutes les autres : celle des milliardaires. En
effet, rien ne semble mieux confirmer son importance que son nom : il s’agit ni
plus ni moins de « The List ».
Curieusement, cette liste, assez pauvre en information, ne fait rien d’autre
que classer, en fonction du niveau de la richesse accumulée, tous les
milliardaires de ce monde. Enfin… Pour faire partie de cette haute société, il
ne s’agit pas que d’être milliardaire ; il faut en plus s’en enorgueillir afin
d’exhiber à la vue de tous l’ensemble de ses possessions.
Au risque de me
faire reprocher d’embêter le lecteur avec de longues descriptions, je voulais simplement
faire voir, comme je l’ai vu, le caractère tout à fait étrange et malvenu de
cette liste de milliardaires. Comme c’est drôle, ou triste, si on veut, de constater
comment les outils et les signes de la rationalité sont utilisés dans des buts aussi
peu élevés. On est en droit de se demander à quelle fonction répond ce
classement, et comme on s’en doute, ce n’est pas si innocent. Cherchant des
explications, j’ai d’abord pensé à Bourdieu et au rôle qu’il attribue au
classement dans l’institution scolaire : celui de sélectionner les mieux
nantis en capital culturel afin d’établir une frontière sociale qui séparerait
l’élite de la plèbe. Toutefois, dans le cas de nos milliardaires, la liste ne montre
que la fin du processus, au moment où les vainqueurs dominent aisément le jeu ;
elle ne fait qu’exposer le résultat d’un effet déjà produit. En effet, elle n’a
pas besoin d’inventer de passe-droits. Si elle dirige le regard vers les
sommets de la société – car c’est bien toute sa raison d’être – elle n’a pas comme
contrecoup de mobiliser l’indignation, mais bien d’étourdir ses spectateurs. Ceux-ci
s’enivreraient ne serait-ce que par la pensée vertigineuse d’atteindre le plus
bas échelon de cette haute société, chassant de leur tête les chances réelles
d’y accéder et leur position véritable dans l’ici-bas. En cela, ils ressemblent
aux employés de Berlin des années 1930 qui, dépeints par Siegfried Kracauer,
aspirent à ce qui brille afin de masquer d’un vernis les manifestations symptomatiques
de leur prolétarisation croissante. Sauf que, dans le cas des lecteurs de Forbes, nous n’avons probablement pas
affaire à des « employés ». Il y a lieu de croire – j’en fais
l’hypothèse – qu’une grande partie représente la face sombre des affaires et de
la finance spéculative ; celle dont les perspectives de mobilité se sont vues déçues
par la conjoncture économique et qui, faute de succès, n’aguiche pas les
journalistes en quête d’histoires à la mode.
En sommes, les
classements de milliardaires sont bien ancrés dans l’air du temps. Ils ne sont
qu’une manifestation concrète, parmi une panoplie d’autres, de l’effet de la
montée d’une aristocratie du « négoce » – ce dont Tocqueville
redoutait – sur la croyance en la légitimité de l’ordre économique actuel. Pour
s’en convaincre, il faut voir, à l’exemple de Forbes, comment certains acteurs sociaux s’efforcent de raviver cette
crédulité par toutes sortes de rituels surannés.
KRACAUER, Siegfried. Les employés : aperçus de
l'Allemagne nouvelle (1929), Paris, Éditions de la Maison des sciences de
l'homme, Collection Philia, 2004.
Par Alexandre Legault
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