dimanche 7 mai 2017

L’éducation : un bien propice à la marchandisation ?



Lors du Rendez-Vous du Savoir, le 5 octobre 2011, Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal, disait ceci : « Les cerveaux [des étudiants] doivent correspondre aux besoins des entreprises ». (Le Devoir, 2011) Devant ce constat, il faut se questionner : l’éducation est-elle réellement une marchandise ? Comment et pourquoi cette marche en avant vers une vision entrepreneuriale de l’éducation supérieure semble-t-elle inéluctable ? Pour répondre à ces questions, revoyons brièvement un des concepts de base qui entoure l’éducation supérieure : l’assurance qualité.

Le mouvement entrepreneurial, ou encore, pour reprendre les mots de Solé, cette logique « d’entreprisation du monde » (Solé, 2008 : 50), appliquée à l’éducation a favorisé de nombreux changements, notamment durant les années 90 en ce qui a trait au concept de « qualité ». Sous l’appellation principale « d’assurance qualité », celui-ci est devenu central au sein des institutions universitaires, principal outil par lequel les universités pouvaient désormais se distinguer sur le marché national et mondial de l'éducation. Après tout, un enseignement de qualité reconnu aux yeux des autres et de la recherche de niveau international sont ce que désirent tous les étudiants universitaires ainsi que leur directeur, comme monsieur Breton pourrait en témoigner. Cependant, pourquoi faudrait-il s’en méfier ? Dans quelle mesure est-ce que le processus d’assurance qualité modifie notre perception de l’éducation ?

Emmanuel Triby, dans L’éducation : bien public et/ou marchandise, nous explique que la notion d’assurance qualité dans le domaine de l’éducation présuppose une standardisation de celle-ci. En effet, afin de pouvoir assurer la qualité du savoir produit ou de la certification qui en résulte, un « ensemble de procédure et de contrôles » (Triby, 2005, p.19) doivent être respectés afin de mettre tout le monde sur le même standard. Une fois le tout standardisé, « l’évaluation », précurseur de la qualité, fut introduite afin de donner une « valeur » à l’activité produite en éducation.

Dans ces conditions, l'assurance de la qualité, un peu comme « une main invisible », modifie et contrôle les pratiques, les priorités et les performances des institutions éducatives d’une part, mais aussi et plus particulièrement celles des étudiants universitaires d’autre part, créant éventuellement de nouvelles identités sociales, aspirations professionnelles et institutionnelles. Lorsque l’assurance qualité est liée aux récompenses individuelles et institutionnelles, en plus d’être liée aux systèmes de réputation de ces universités, de nouveaux régimes de pouvoir sont mobilisés. Dès lors, c’est dans cette perspective et notamment à travers ce processus « d’entreprisation » que nous pouvons concevoir l’éducation supérieure comme étant un bien propice à la marchandisation.

Aujourd’hui, mes expériences personnelles m’incitent à percevoir un déséquilibre, ainsi qu’un certain favoritisme, dans le financement des différents domaines académiques, en plus d’une dévalorisation de certaines sciences sociales, telle que la sociologie. Les coupures dans le milieu universitaire se sont fait fortement ressentir depuis les dernières années. D’ailleurs, en 2014 étaient annoncées des coupures budgétaires massives dans les Universités québécoises, entre autres à l’Université de Montréal, où il était annoncé dans un article que « La Faculté des arts et des sciences de l'UdeM s'est ainsi donné pour objectif d'abolir 50 charges de cours à l'hiver, par exemple, en regroupant des classes et en réduisant le choix des plages horaires » (Radio-Canada, 2014). Ces coupures ont ainsi eu un impact direct sur la qualité des cursus, puisque les choix de cours offerts se sont vu être restreints ou carrément supprimés. Ces coupures ont-elles été appliquées à ces cours parce qu’ils ne sont pas assez rentables ? C’est à discuter. L’objectif principal des sciences sociales est de créer un savoir nous permettant de comprendre la réalité dans laquelle nous somme, non pas d’aboutir à l’invention d’une babiole qu’on peut ensuite vendre sur le marché.

En somme, étant donné que l’éducation – notre éducation – est sous l’emprise de gestionnaires s’appuyant fortement sur le modèle de l’entreprise, il m’apparaît nécessaire d’adopter une position critique face à son évolution depuis les dernières années et de tenter de comprendre les discours idéologiques à la base des actions gouvernementales entreprises et ayant pour but d’adapter l’Université au discours économique et entrepreneurial. 



Par Pierre-Luc S. D. 

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Bibliographie

Le Devoir, « La réplique › développement universitaire - À propos des cerveaux et des entreprises », Le Devoir, publié le 17 novembre 2011, page consultée le 2 mai 2017, En ligne : http://www.ledevoir.com/societe/education/336258/la-replique-developpement-universitaire-a-propos-des-cerveaux-et-des-entreprises

Radio-Canada. « Les compressions budgétaires se font sentir dans les universités », Radio-cananda.ca, publié le 7 octobre 2014, page consultée le 2 mai 2017, En ligne : http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/688139/compressions-universites-charges-cours-couillard-austerite


Solé, Andreù. « L’entreprisation du monde », dans Repenser l’entreprise, 2008, Le cherche midi, page 27 à 54. 

Triby, Emmanuel. Dans Berger, Guy. L’éducation : Bien Public et/ou Marchandise, l’Harmattan, Paris, 2005, 171p.

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