jeudi 18 mai 2017

Chercheur de terrain : la feuille de coca

« Quartier libre »[1] transporte ses lecteurs sur le terrain, au cœur des projets de recherche menés par des étudiants dans son numéro du 8 mars 2017. Un doctorant en science politique se trouve en Bolivie afin d’observer les mobilisations individuelles et collective dans l’ambivalence du marché de la production de la feuille de coca. Le doctorant en science politique en cotutelle à l’UdeM et à l’Université de Lille2, en France, Romain Busnel, étudie la politisation des activités économiques licites et illicites à travers le cas de la feuille de coca. Plus spécifiquement, il s’intéresse aux formes de mobilisation sociale dans les régions de la Convention et de la vallée des fleuves Apurimac et Ene (la VRAE) au Pérou, et dans la région de Chapare en Bolivie. Selon lui « Je cherche à accorder la parole aux acteurs autour de la feuille de la coca, explique-t-il. Actuellement, de la façon dont les politiques sont décidées à l’international, c’est quelque chose qui n’est pas du tout valorisé ». Le travail de Romain Busnel nous situe sur la question de propriété, du sens du travail. Pour Tocqueville, la classe industrielle est plus fragile : la concurrence peut la mettre à mal. Or la marche de la société tend à faire augmenter cette classe d’ouvriers travaillant pour le bien-être des autres. Se produit alors une juxtaposition de l’aisance avec l’indigence. La production de la coca même si c’est pour une consommation domestique selon certaines cultures, elle est source de devises.  « L’homme naît avec des besoins et il se fait des besoins » dit Tocqueville, par exemple l’usage du tabac, et de bien d’autres objets. L’homme civilisé a plus de besoins que l’homme sauvage, donc l’homme civilisé a une vie davantage exposée que l’homme sauvage. La société a donc le souci de soulager les misères qu’elle voit en son sein. En 1841, dans La Démocratie en Amérique, Tocqueville analyse ce principe démocratique qui s’affirme par l’égalisation des conditions contre la hiérarchie des classes et l’autorité des traditions. Car les sociétés aristocratiques sont des sociétés fortement hiérarchisées, elles sont donc fondées sur des liens de dépendance et d’obéissance. C’est la relation de maître à serviteur qui prédomine.
Dans cette égalité des conditions, qui définit selon Tocqueville la démocratie, il y a toujours des riches et des pauvres mais le riche peut devenir pauvre et le pauvre devenir riche. Il n’y a plus de classes sociales rigides, les hommes se ressemblent de plus en plus et deviennent de plus en plus indépendants les uns des autres. Tocqueville (1840) « Quand les richesses sont fixées héréditairement dans les mêmes familles ; on voit un grand nombre d’hommes qui jouissent du bien-être matériel, sans ressentir le goût exclusif du bien -être ». Cet article pose aussi un problème d’ordre sociologique qu’il faut aborder avec lucidité en faisant fi de nos prénotions. Selon Romain Busnel « La culture de la coca est ancrée socialement et contrôlée par différents acteurs sociaux, ils peuvent être des syndicats, des associations de producteurs, des coopératives ou des groupes d’autodéfenses, qui sont tous plus ou moins liés à la feuille de coca ». Cela nous amène à savoir voulons-nous un Etat fort ? comme le dirait Emma Goldman (1940). La réponse est NON parce que tout progrès a été essentiellement marqué par l’extension des libertés de l’individu au dépens de l’autorité extérieure. C’est toujours l’individu qui accomplit le miracle, généralement en dépit des interdictions, des persécutions et de l’intervention de l’autorité, tant humaine que divine. La production de la coca  devient donc une question éthique et économique.  Autre culture emblématique du pays, la coca connaît aujourd’hui un destin opposé et place la Bolivie dans une pénible contradiction.
D’un côté, sa consommation est une tradition millénaire sur l’altiplano, où la petite feuille verte est sacrée et depuis toujours appréciée pour ses vertus (la coca permet une meilleure résistance à l’effort, et atténue la sensation de faim, elle est recommandée pour lutter contre les effets de l’altitude. Infusée ou mâchée, la feuille n’est pas hallucinogène, ses effets sont ceux d’un simple excitant, comparables à ceux du café).[2]
La culture de la coca reste donc autorisée, principalement dans la région des Yungas (vallées semi tropicales à quelques heures de La Paz), et la Bolivie est aujourd’hui l’un des rares pays où l’on peut s’en procurer librement (un marché et un musée lui sont même consacrés à La Paz). Cette production est néanmoins soumise à des quotas correspondant à la consommation traditionnelle, et on ne s’étonnera pas de se faire offrir un maté (infusion) de coca en arrivant à La Paz, ou de croiser sur l’altiplano des paysans, des chauffeurs ou des mineurs, une boule de feuilles coincée sous la joue. D’un autre côté, la question de sa culture en vue de la production de cocaïne. A partir des années 70/80 et de l’explosion de la demande de drogue en Amérique du nord et en Europe, la région du Chapare (située entre Cochabamba et Santa Cruz) est devenue l’un des plus gros centres de production de coca et de ses dérivés en Amérique du sud.
Cela a eu pour effet de mettre le pays dans la ligne de mire de la DEA (Drug Enforcement Administration), l’organe officiel à la double mission : faire la chasse aux narco-traficants, et superviser l’éradication des plants de coca en Amérique du sud, en collaboration avec les autorités locales. Il fallut aux forces anti drogue d’énorme moyens, une détermination totale et une présence énergique doublée parfois du recours à la brutalité (plusieurs massacres eurent lieu dans la région dans les années 80), pour contraindre les cocaleros (agriculteurs produisant la fameuse feuille) à abandonner la majeure partie des plantations du Chapare au profit de cultures de substitution.
Officiellement s’entend... La question de la coca/cocaïne symbolise la difficulté de la Bolivie à composer à la fois avec ses héritages et avec les perversions d’un monde moderne dont elle se sent méprisée. Comme l’indiquent nombre d’observateurs, elle ne pourra sans doute être réglée tant que seuls seront diabolisés les cultivateurs. Comme conséquence à long terme de la consommation de la coca, la « descente » provoque une dépression si grave que les cocaïnomanes sont prêts à faire n’importe quoi, y compris tuer, pour se procurer leur dose. S’ils ne l’obtiennent pas, la dépression risque de devenir si intense qu’elle peut les conduire au suicide. La production de la coca ne doit -elle pas tenir compte des déterminants de l’activité sociale comme le préconise Weber ? (1971)[3]
Daniel Trah Dibi étudiant en DESS , Administration Sociale à l’UdeM.
Référence bibliographique
Golman,Emma ( 1840)., l’individu, la société et l’Etat, Chicago : Free society Forum
Tocqueville, Alexis., (1840) de la démocratie en Amérique II ; les classiques des sciences sociales
Weber, Max,( 1971), «  déterminants de l’activité sociale », économie et société, Paris, Plon



[1] Le journal indépendant des étudiants de l’Université de Montréal.www.quartierlibre.ca
[2] www.voyage-bolivie.com/yungas/coca.htm

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