jeudi 25 mai 2017

La vie en rose

Il suffit de faire quelques pas dans un supermarché ou dans n’importe quel magasin à grande surface pour découvrir une multitude de produits dérivés, de Star Wars à la Patte Patrouille, c’est une vraie mine d’or pour les compagnies. Autres les grands blockbusters de nos temps modernes, la chose semble s’être immiscée dans la sphère de la santé, désormais on vend l’espoir et le sentiment d’implication - du crayon Bic aux articles ménagers et culinaires. Vous ne portez pourtant pas vos lunettes à verres roses, ce sont bien des produits qui arborent la couleur du cancer du sein. C’est cette lunette quelque peu désillusionnée que Léa Pool souhaite déloger de la caméra dans le documentaire L’industrie du ruban rose.

Sous le regard d’Andreu Solé, il serait juste de dire que les sphères de la vie sont elles-mêmes à la merci de l’entreprisation du monde vécu. L’entreprise comme force organisatrice de notre monde (Sole, 2008 : 44) Selon l’auteur, cette force organisatrice se manifeste de plusieurs façons et c’est justement quelques-unes de ces manifestations que nous relèverons du phénomène du ruban rose. Premièrement, l’entreprise prend en charge de plus en plus les relations humaines, les organisations publiques se privatisent. Ce qui avait démarré comme un simple symbole de prévention fini dans les mains creuses des compagnies. En effet, la première chose soulevée dans l’article de François Lévesque et qui saute rapidement aux yeux, c’est la propriété du symbole. Un premier ruban confectionné par Charlotte Haley avait vu le jour en 1992 (Lévesque, 2012) en guise de symbole à la sensibilisation de cette maladie. Du jour au lendemain, le ruban qui adoptait des couleurs rose-orangé se voit transformer en réel symbole de profitabilité par Estée Lauder.

De ce fait, le modèle de l’entreprise s’y fond : méthodes, pratiques et techniques sont adoptés par tous (Sole, 2008 : 50) C’est une vraie course au marketing. Comment mettre le rose de l’avant ? La condition de milliers de femmes atteintes du cancer sont confrontés à mille et un évènements qui se disent vouloir en trouver le remède. C’est d’ailleurs ce que Barbara Ehrenreich partage dans son populaire article Welcome to Cancerland :

[...] breast cancer has been able to count on Revlon, Avon, Ford, Tiffany, Pier 1, Estée Lauder, Ralph Lauren, Lee Jeans, Saks Fifth Avenue, JC Penney, Boston Market, Wilson athletic gear—and I apologize to those I’ve omitted [] If you can’t run, bike, or climb a mountain for the cure—all of which endeavors are routine beneficiaries of corporate sponsorship—you can always purchase one of the many products with a breast-cancer theme. (Ehrenreich)

Plus loin, l’auteure mentionne que le marketing a fait du cancer du sein quelque chose de beau et de fort. Toutefois, elle désire le plus possible s’éloigner de cette pensée. Les produits roses refoulent dans les allées, on en fait un symbole qui fait vendre. Les partys, les couvertures de magazine, c’est sexy, c’est beau – il faut le célébrer. C’est à cœur ouvert que les femmes atteintes du cancer de stade avancé partagent que le tout est ridicule et bien loin de refléter leur réalité. La vie est toute sauf rose, aussi bien le dire, le cancer est un calvère.

Besoin d’empathie et de compassion, c’est ce qui probablement en tant qu’humain nous fait réfléchir entre le crayon noir et le crayon rose. C’est d’aller cibler quelque chose de tout à fait humain et d’en faire une marchandise, il ne suffit que d'attiser nos émotions. Autrement dit, notre mode de vie est fabriqué par l’entreprise, elle conduit la moindre de nos actions. Effectivement, il faut noter qu'une contradiction majeure est celle où les compagnies ciblées pour amasser des fonds sont à la fois des compagnies qui mettent sur le marché des produits pouvant être nocifs et jouer un rôle important dans le développement d’un cancer. Une théorie de la conspiration ? Peut-être, peut-être pas. L’entreprise nous construit pour mieux nous déconstruire. Nous devenons clients de notre propre santé.

Sur une note tout aussi inquiétante, les recherchistes du documentaire sont incapables de mettre le doigt sur l’emplacement de tous les fonds, les profits réalisés nous font demander s’ils servent réellement à la recherche et à la prévention du cancer du sein ou bien ne font qu'élargir les poches des compagnies impliquées.

Je vous invite donc fortement à écouter le documentaire L’industrie du ruban rose pour voir l’envers de la médaille et de partager vos réactions.

Marilou Migneault
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Bibliographie

Ehrenreich, Barbara. «Welcome to Cancerland», Pink Ribbon Blues. En ligne au : < http://pinkribbonblues.org/wp-content/uploads/2010/08/Ehrenreich-2001-WelcomeToCancerland-Harpers.pdf>, consulté le 25 mai 2017.

Lévesque, François. «Point chaud - Léa Pool entre «mystères et mensonges», Le Devoir, 2012. En ligne au : <http://www.ledevoir.com/culture/cinema/340363/point-chaud-lea-pool-entre-mysteres-et-mensonges> , consulté le 25 mai 2017.


Solé, Andreu. « L’entreprisation du monde », dans Repenser l’entreprise (sous la direction de Jacques Chaize et Félix Torres, 2008, Le cherche midi, pp. 25-54.

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