jeudi 18 juin 2015

Le modèle


Dernièrement, je suis tombé sur un article du Journal La Presse parlant de la venue à Montréal de l’homme d’affaire américain Jack Welch. Le texte, intitulé Jack Welch : les lois du marché d’abord, brossait un portrait éloquent de cet ancien PDG de General Electric, reconnu par plusieurs comme étant le plus grand manager du siècle dernier, notamment par la revue Fortune. Dans le préambule du texte, on rapportait les paroles de ce modèle de gestion qui ont de quoi laisser perplexe. Pour le légendaire Jack Welch, « le capitalisme est trop encadré, et une nouvelle vague de déréglementation s’impose ».[1] Si l’ancien champion de GE reconnait ici qu’il y un problème actuellement avec le capitalisme, sa solution semble problématique : poussons le concept encore plus loin. Ce que j’entends ici c’est : « Nous avons perdu le contrôle de la voiture, accélérons pour franchir la ligne d’arrivée avant de frapper un mur ».
Ce n’est visiblement pas ce que d’autre entendrons : Welch est venu à Montréal pour prononcer une allocution devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain et il y a fort à parier que ceux qui ont assisté à la conférence s’y sont rendu pour entendre une référence, un mentor leur parler de l’avenir. On peut aussi parier que le Messie n’a pas prêché dans le désert : les intéressés étant très probablement gagnés d’avance.
Le reste de l’article décrit encore plus précisément la philosophie d’affaire de Welch, qui rejoint souvent, à l’opposée,  la matière qui a été vue en classe. Par exemple, il avance que l’avenir de l’industrie américaine doit miser sur l’innovation pour garantir son avenir. Sa vision de l’innovateur, par contre, n’est sûrement pas celle de Schumpeter : Welch se fait un point d’honneur de rappeler que durant son passage comme PDG de GE, la valeur de la compagnie a augmentée de 4000%. À l’instar de Wal-Mart et des plusieurs autres entreprises américaines, il prétend aussi que la mobilisation des employés est nécessaire pour que celles-ci assurent leur pérennité. Pour Jack Welch, le rêve américain est « palpitant ».[2]
Parmi les autres faits d’armes de celui qui est surnommé « Neutron Jack », il y a la mise au chômage de 100,000 employés dès ses trois premières années en poste.[3] S’il dit qu’il n’y a pas eu d’autres licenciement durant tout le reste de sa carrière, une brève recherche sur internet montre que Welch a instauré une politique obligeant chaque chef de département à se départir du 10% de son personnel le moins performant.[4] On ne parle pas ici d’une procédure ponctuelle, mais bien d’une directive permanente, devant être répétée annuellement. L’origine de son surnom est éloquente : à l’image d’une bombe à neutron, Welch sait comment de débarrasser des gens en préservant les structures.[5]
Welch défend son bilan à la tête de la General Electric en parlant des performances de la compagnie sous sa gouverne. À son arrivée, le chiffre d’affaire de GE était de 26 milliards de dollars US annuellement avec 440,000 employés. À son départ, 20 ans plus tard ces chiffres étaient passés de 130 milliards annuellement avec 320,000 employés.
Des chiffres éloquents, il n’y a pas à dire. Pas étonnant que les tenants du système économique actuel voient en lui un gourou, un modèle à suivre. Lui-même se perçoit un peu ainsi : en 2009, il a fondé le Jack Welch Management Institute avec l’Université Chancellor. Au grand dam d’un certain Proudhon, Welch veut maintenant enseigner le management aux générations suivantes. Probablement très rentable, l’institut a été racheté en 2011 par l’Université Strayer.[6]
Et c’est ici que je crois que l’histoire de Jack Welch devient réellement terrifiante : non seulement on le glorifie dans sa manière de gérer une corporation, mais on en fait un modèle. L’institut qu’il a fondé produira à la chaine de nouveaux Jack Welch. Qui iront diriger d’autres corporations selon ses méthodes. Sous son égide, 120,000 personnes ont perdu leurs emplois pour qu’une seule personne morale engrange des centaines de milliards de dollars supplémentaires. Qu’est qui se produira quand 5, 10, 15, 1000 Jack Welch prendront les rênes de 5, 10, 15, 1000 corporations? N’est-ce pas concrètement la marque de la nature autodestructrice de capitalisme?

Par Jocelyn Trottier




[1] LAROQUE, Sylvain (2015, 26 mai). Jack Welch : les lois du marché d’abord, in La Presse.ca, http://affaires.lapresse.ca/economie/services-financiers/201505/25/01-4872503-jack-welch-les-lois-du-marche-dabord.php
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Jack Welch. (2015, juin 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le juin 17 2015 à 19:35, à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Jack_Welch&oldid=115661179.
[5] Jack Welch. (2015, juin 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 17 juin à 19:35, 2015 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Jack_Welch&oldid=115661179.
[6] Jack Welch. (2015, 25 mai). Wikipedia, The Free Encyclopedia. Page consultée le 17 juin 2015 à 19:57 2015, à partir de https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=Jack_Welch&oldid=663902392

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