Histoire de décrocher des élections, de la souveraineté et du cynisme
ambiant le temps de quelques heures, j'invite les étudiants du cours SOL 2015 à venir s'engouffrer
dans un monde féerique digne d'Alice au pays des merveilles. Pas d'excuses, le
29 et 30 mars prochain se tiendra au Collège de Maisonneuve l'Orchidexpo 2014. Organisé
par Les Orchidophiles de Montréal, cet événement est l'un des plus courus du genre en Amérique du Nord. Vous pourrez y admirer plus de 800 spécimens dont
certains proviendront de collections inédites ou primées à l'international. On
trouve les informations ici et ici.
J'adore les orchidées, j'ai donc évidemment un parti pris. J'aime comme ces plantes sont un mélange de délicatesse et de rusticité. Parce que j'ai été fleuriste, j'ai appris à les reconnaître et à apprécier leur infinie diversité en terme de formes, couleurs et parfums. J'ai tenté, en vain, d'en faire la culture afin de m'assurer une production annuelle. Le résultat n'étant pas celui escompté, j'ai donc déménagé ma petite collection chez mon père. Celui-ci s'est alors découvert un nouveau passe-temps, qui, je dois l'admettre, semble être plus fructueux que ma tentative personnelle !
Mais attendez, peut-être que je n'ai pas bien expliqué en quoi consiste
la fameuse Orchidexpo. En effet, force est d'admettre que dans le petit monde
des orchidées, le spectaculaire et le kétaine se côtoient et se confondent. Kétaines
les orchidées ? Un peu... je me dois donc de souligner quelques réserves
personnelles à l'égard de ce monde magique que je viens d'encenser.
Il y a quelques années, la phalaenopsis (l'orchidée dont la fleur ressemble à un papillon) a été «découverte» par quelques décorateurs adeptes du bouddhisme, des spas et de la relaxation transcendante. C'était original, même innovant. Un vent de fraîcheur soufflait dans un univers jusqu'alors saturé de faux-bois, faux-marbre et fausses dorures. On épurait, on mettait du gris, du brun et du taupe; on rendait l'atmosphère zen et sereine. Le tableau se ponctuait au gré de ces hampes florales qui laissaient dégringoler une ribambelle de fleurs, tantôt immaculées, tantôt déclinant leurs coloris Color of the Year 2014 Pantone®. Bref, une ben bonne idée qu'ils ont eue les designers. Malheureusement, ces adeptes n'ont pas su modérer leur engouement, éparpillant alors à outrance leur nouveau dada dans tous les recoins de l'espace où pouvait être posé, accroché ou suspendu un pot de terre cuite. Depuis, effet de mode oblige, on trouve des phalaenopsis un peu partout. Voici ma liste non exhaustive:
- Au centre de yoga : apogée du zen
- Dans les mariages : preuve que les mariés sont sereins
- Idem pour les enterrements
- Au restaurant : en plastique par contre parce que sinon ça serait trop d'entretien
- Dans la salle de bain : pour créer un effet spa/détente
- Au bureau : le travailleur détendu est plus productif apparemment
- Chez Ikea : parce qu'il faut bien s'approvisionner quelque part
Donc, des phalaenopsis, 'y en a partout — toutes un peu des clones
d'elles-mêmes. Parce que oui, elles ont tendance à être toutes pareilles, c'est
n'est pas une illusion ! Dorénavant, le mode de production des phalaenopsis est
plus comparable à celui d'une usine industrielle qu'à celui des serres bucoliques du Royal Botanic Gardens of Kew. C'est comme si chaque phalaenopsis devait absolument être «parfaite» pour le consommateur: une forme symétrique, un nombre de fleurs corollaire au nombre d'or, des feuilles bien cirées et un minimum de racines aériennes disgracieuses. Une simple visite au Paradis des orchidées (une pépinière
spécialisée sur La route des fleurs à Ste-Dorothée) confondrait le plus sceptique. En
engrangeant une telle production, les cultivateurs ont pu propulser la phalaenopsis
au rang de la plante à fleurs la plus vendue en Europe. Et même si un
plant demeure onéreux — environ 30 $ — comparé aux autres plantes fleuries comme
le kalanchoe ou l'anthurium, c'est quand même le tiers de ce que je devais
exiger aux clients du commerce où je travaillais il y a une dizaine d'années.
Quelles sont les conséquences de cette uniformisation du marché ? D'après
moi, à vouloir être originaux, certains producteurs ou vendeurs tentent alors
de se démarquer, mais commettent des «faux pas» qui feraient jubiler J. Airoldi
s'il pouvait leur distribuer ses fameuses «contraventions du style». Ainsi, au dépanneur du coin de ma rue, les phalaenopsis
sont «mises en valeurs» par les pots pailletés qui les contiennent ou par des rubans scintillants qui font office de couronne monarchique. Pire
encore, on trouve chez Home Dépot de frauduleuses orchidées bleues. Celles-ci qui
perdront bien évidemment leur hideuse couleur artificielle à la prochaine
éclosion florale, probablement au désarroi de leur acheteur (qui n'a pas conscience
que la présence de ce colorant toxique réduit considérablement la durée de la
floraison). Bref, les orchidées laissent flotter une vague impression de mauvais
goût, qui, j'en confirme, peut avoir fait sourciller certains face à mon engouement
démesuré. Et c'est ce même mauvais goût qui classe les orchidées dans la
catégorie «kétaine» — celui qui risque de ruiner ce marché selon moi.
Comment en est-on arrivés là ? Vous l'avez compris, il faut croire que la
démocratisation de l'orchidée s'est avérée quelque peu autodestructrice. L'originalité,
l'innovation de quelques entrepreneurs/décorateurs a réduit la phalaenopsis au statut de
plante lambda. Plus que banale, l'orchidée tend même à devenir jetable:
pourquoi investir patience, entretien et passion pour favoriser une floraison
subséquente, alors qu'il suffit d'aller s'en procurer une nouvelle — identique
à la précédente — au commerce du coin ?
Bon, pour quelle raison je vous raconte mon dégoût pour la production massive de phalaenopsis
alors que je suis censée faire la promotion de l'Orchidexpo ? Parce que l'Orchidexpo
est justement l'occasion de découvrir ce qui se fait de plus innovant et de
plus original dans l'univers de l' «orchidoprodution», et ce, pour deux raisons. Tout
d'abord, sachez que dans ce salon, les producteurs viennent y présenter de
nombreuses variétés qui sont majoritairement inconnues du commun des mortels.
Et pour causes, ces plantes vivent généralement dans des milieux reculés, à
l'ombre d'un rocher, juchées sur des troncs fracturés ou tapies sous des
mousses humides. Et comme si leur timidité n'était pas suffisante, ces
orchidées ont aussi tendance à se comporter en princesses lorsqu'elles sont
hors de leur milieu naturel, succombant alors rapidement de leur déracinement. L'exposition est donc une occasion pour vous de
découvrir ces variétés capricieuses. Ensuite, les cultivateurs viennent y
présenter de nouvelles variétés hybrides. En effet, les barrières
génétiques étant quasi nulles entre les espèces, l'entrepreneur comme le cultivateur du dimanche
peut alors s'amuser à combiner ses spécimens favoris, et ce, à l'infini. Ainsi, des
centaines de nouveaux prototypes sont engendrés chaque année, pour le simple plaisir
de la création et de l'expérimentation. Et franchement, pour être moi-même une adepte de l'Orchidexpo, le résultat est époustouflant: des fleurs aux couleurs qui dépassent le spectre prismatique, des
physionomies à faire rougir les petits gris d'Area 51, des flagrances dignes des plus
grands parfumiers... le tout, présenté sous forme d'arrangements plus spectaculaires
les uns que les autres.
Enfin — je tiens à le spécifier par reconnaissance pour tous les
cultivateurs d'orchidées — l'orchidophilie
nécessite un engagement personnel constant: connaissance de la taxinomie, gestion
de l'éclairage grâce à des néons spécialisés, contrôle de l'humidité ambiante
par la vaporisation hebdomadaire, arrosage méticuleusement adapté à la
croissance du plant, etc. L'orchidophile doit donc se doter d'une bonne dose de
persévérance, mais aussi d'un oeil aguerri afin de déceler les moindres signes
de faiblesse de la plante, puisque
l'apparition d'un simple champignon ou insecte peut suffire à rapidement
décimer toute une production ! Mais comme je l'ai souligné à de multiples
reprises, le résultat est sans pareil et en vaut, selon moi, définitivement la chandelle.
Aller à l'Orchidexpo, c'est donc pénétrer dans un univers de passionnés, de
mégalomanes où la création est quasi sans limites. Un univers où l'appât du gain — contrairement à celui des usines décrites précédemment — est une variable sans incidence.
Bon, très bien vous dites-vous: les orchidées sont de magnifiques
créations de la nature et de l'Homme, mais en quoi cela justifie-t-il les 10 $
de droits d'entrée, la bataille contre les 15 cm de neiges qui nous sont tombés
dessus ou une expérience de sudation extrême dans le métro de Montréal? À cette
question, je réponds que, aller à l'Orchidexpo, c'est avoir l'opportunité de
voir les modèles les plus innovant en terme de production florale. C'est
profiter d'un moment privilégié, celui de pouvoir apprécier ces joyaux et d'échanger avec les nombreux passionnés qui seront du rendez-vous. Mais surtout, c'est l'occasion de se rincer l'oeil avant qu'un décorateur découvre les paphiopedilums (ma variété préférée !) et en fasse le nouveau next trend, rendant alors mes orchidées de prédilection si communes qu'elles risquent de tomber dans le mauvais
goût comme leur soeur phalaenopsis.
Je vous l'ai dit, j'adore les orchidées. J'aime aussi contaminer
quiconque manifeste un intérêt pour la chose végétale. J'espère donc vous y
voir dimanche, parce que c'est la journée où les photographes sont autorisés et
que je me promets de nombreux selfies avec mes amies arborescentes... avant
qu'elles ne deviennent «trop populaires»!
- Laurence Hamel-Roy




Comme prévu, dimanche dernier j'ai affronté la neige, le froid et le vent afin de m'engouffrer dans un univers digne d'Alice au pays des merveilles, soit l'Orchidexpo. J'espérais y croiser quelques collègues du cours SOL2410 ou encore Yanick Noiseux et son ami orchidophile, mais tous brillaient par leur absence, n'ayant de toute évidence pas été charmés par ma proposition. Dommage, il semble bien que j'aie failli à ma tâche!
RépondreSupprimerNéanmoins, j'y ai retrouvé, comme prévu, Schumpeter. Comme je vous l'avais mentionné, l'Orchidexpo est en soi un bel exemple de l'application de la théorie de la création destructrice. En effet, on peut aisément relever dans la courte histoire de la marchandisation de l'orchidée plusieurs idées centrales de la théorie de Schumpeter, du moment qu'on laisse aller notre «imagination sociologique». À cet effet, je vous avais dressé un portrait de l'orchidophile comme représentant de l'entrepreneur schumpeterien, soit un individu mû par son désir d'innovation - de création de nouvelles combinaisons. J'avais également relevé certaines dérives entraînées par la popularisation de l'orchidée phalaenopsis. Ces dérives, rappelons-le, telles que la standardisation de la production, l'insipidité des nouveautés proposées ou même l'obsolescence programmée de certaines variétés, pourraient éventuellement être la source de la destruction d'un marché jusqu'alors florissant. L'Orchidexpo apparaît alors comme la réponse à cette mise à malle, puisque les orchidophiles viennent y partager leurs nouvelles créations. Peut-être que je me trompe, mais la popularité grandissante d'événements de ce genre me porte à croire que les consommateurs seront bientôt plus intéressés par ces variétés originales et exotiques que par la désuète phalaenopsis. Ce processus est normal, nous dit Schumpeter, car le capitalisme se nourrit de ce cycle de création et de destruction. L'innovation est par conséquent le moteur de l'économie, et cette petite recontextualisation nous l'illustre clairement.
Les spécimens étaient aussi magnifiques que je l'escomptais - quoique moins nombreux que par les années précédentes - et leur beauté a confirmé mes présuppositions face à l'innovation que j'espérais y constater. Mais j'y ai également eu une petite surprise: Simmel était aussi présent ! En effet, parce que l'Orchidexpo est un salon qui rassemble de nombreux passionnés, l'exposition est suivie d'un espace dédié à la vente de spécimens. L'accroissement du nombre de vendeurs présents et l'élargissement de l'espace consacré à cet effet (en comparaison avec les années précédentes) illustrent selon moi le processus d'objectivation des relations interpersonnelles par l'argent décrit par Simmel. Petit rappel: l'Orchidexpo est organisée par Les orchidophiles de Montréal, dont la mission est de favoriser le partage des connaissances, de plants, boutures et graines entre les membres. Originellement, les échanges s'effectuaient donc entre les adhérents, notamment lors des salons organisés. Puisque les orchidées, et surtout lorsqu’elles sont toutes jeunes et fragiles, nécessitent énormément d'amour et de passion, chacun avait alors un devoir envers le donateur et son don: il devait à son tour s'assurer d'octroyer à l'orchidée l'attention et le soin nécessaire, sans quoi il risquait d'offenser son ancien propriétaire. Il était également de mise d'offrir en retour un spécimen, afin de témoigner de sa gratitude. Aussi, l'orchidophile ayant réussi à obtenir une floraison abondante ou un quelconque exploit du genre se voyait alors promu dans son statut d'orchidophile, perçu alors par ses acolytes comme un expert à qui l'on doit un respect inconditionnel. Bref, orchidées et orchidophiles étaient un peu les deux faces d'une même pièce de monnaie.
RépondreSupprimerQu'est-ce qui a changé depuis quelques années ? Dorénavant, on peut acheter les spécimens convoités. Acheter comme dans «donner de l'argent contre un bien». Subtile différence ? Pas du tout si on se fie à Simmel. Selon ce dernier, l'argent est l'un des facteurs capitaux du processus d'objectivation des rapports interpersonnels. Ce processus se déploie sous deux dimensions qui peuvent sembler contradictoires: la l’autonomisation et l'association des individus.
D'une part, l'argent permet de dépersonnaliser les rapports et de désengager les consommateurs. Pour les orchidophiles, plus besoin d'entretenir des relations avec les autres orchidophiles, que ce soit par souci d'augmenter sa collection personnelle ou par obligation induite par le partage. L’individu est donc libéré de certaines contraintes grâce à l’argent. Ensuite, l'argent permet de relier un bassin beaucoup plus large d'individus, sans égard à leur filiation ou caractères personnels. Cette dimension est particulièrement profitable aux vendeurs étrangers qui étaient présents à l'Orchidexpo. En effet, des producteurs venus de Taiwan, d'Équateur et des États-Unis ont ainsi pu vendre des spécimens à des orchidophiles québécois, une transaction inimaginable sans la présence de l'argent comme étalon de mesure (permettant d'assurer un échange équitable pour les deux partis). Dès lors, l'orchidophile et ses orchidées ne font plus un, mais deux.
Faut-il contester la présence de ces vendeurs à l'Orchidexpo ? Mes grandes oreilles ont capté certaines réserves de la part des vendeurs québécois. Ceux-ci déploraient la présence de vendeurs étrangers, capables de casser les prix grâce à un coût de production largement inférieur (notamment à cause des économies sur le chauffage des serres et sur la main d'oeuvre). Mais, il s'agit ici d'un autre débat, auquel aurait probablement participé Adam Smith. Malheureusement, il semblait très occupé donc je n'ai pas pu lui en parler... l'année prochaine, peut-être !
J’ai toujours eu quelque peu de difficulté à apprécier la complexité des orchidées. J'apprécie davantage la simplicité indigène du Trilium grandiflorum qui tapissera sous peu le sol riche de nos érablières. Pour ma part, j’ai toujours entretenu une certaine haine pour les fleurs en pot. Bien entendu, je n’entretiens aucune détestation envers le règne des orchidacées, je cherche plutôt à remettre en doute la pulsion intrinsèque de certains individus à domestiquer le naturel. À quel point avons-nous la légitimité de nous approprier une espèce en la détachant de son univers naturel afin de l’accoler à des critères de beauté, de telle sorte qu’elle correspond aux standards de l’humanité? La nature se charge elle-même de modifier ses organismes afin de les adapter à leur environnement pour leur permettre la survie. Quant à l’Homme, c’est-à-dire moi et vous, nous prenons la légitimité, au nom de notre dite supériorité intellectuelle, de posséder le naturel. Cette première offense peut bien entendu être très certainement pardonné, mais que faire de tous ceux qui au nom de l'innovation tentent un nombre incalculable d'hybridations afin de créer un spécimen correspondant à sa propre définition de style, qui pourra d’ici quelques années trôner sur la couverture du Chez Soi juste avant d’être le sujet d’un numéro spécial de Fleurs Plantes Jardins. La possessivité de l’homme ne s’arrête pas là. Le créateur de cette nouvelle orchidée se fera sur le dos de cette pauvre plante une accumulation très certaine d’un capital économique, en plus d’accroître son capital culturel pouvant se traduire par l’obtention de nombreux titres remportés lors d'innombrables expositions florales. Dominer la nature afin de permettre la survie de l'humanité peut d’une certaine façon rationaliser certains de nos comportements, mais jusqu’à quel point pouvons-nous tolérer de tels agissements motivés uniquement par des intérêts individuels?
RépondreSupprimerOlivier de L’Etoile