dimanche 9 mars 2014

Adam Smith et le Roi de la Patate

Le Québec est de retour en élections et on a pas fini d'entendre parler de diverses plateformes électorales. Préparez-vous en entendre les différents partis politiques clamer haut et fort leurs programmes et leurs idées majoritairement en lien avec trois sphères sociales précises : la santé, l'éducation et, surtout, l'économie. Ce qui est particulièrement étonnant chez nombre de ces organisations politiques, c’est de voir encore à quel point les théories libérales inspirées d'Adam Smith sont encore d'actualité. Ainsi, le présent texte cherche à contextualiser ce que donnerait une entreprise constituée de façon à suivre à la lettre les principes d'Adam Smith dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. La compagnie fictive en question se nomme Le Roi de la Patate et est un restaurant spécialisé dans la poutine.

Évidemment, rien n'est laissé au hasard. Si la poutine est choisie comme produit, c’est que j'ai auparavant choisi d'établir cette compagnie au Québec et force est d'admettre que ce succulent repas constitue une véritable spécialité nationale (peut-être devrais-je dire provinciale, mais bon...). C'est pourquoi j'ai choisi de créer le restaurant autour de ce produit unique au Québec. Évidemment, d'autres endroits dans le monde, particulièrement ceux visités par les Québécois offrent maintenant ce plat. Cependant, on est loin du niveau du produit québécois.

En tenant compte de cette spécialisation qui serait appliquée à l'échelle planétaire, il est fort probable que l'Île-du-Prince-Édouard devienne encore plus spécialisé en pomme de terre et devient donc le fournisseur numéro du Roi de la Patate, le nom choisi pour l'entreprise, en raison de la qualité de ses produits. Le fromage en grain viendrait toujours du Québec, étant une autre merveille locale. Quant à elle, la sauce brune, ne demandant pas d'ingrédient particulièrement complexe, ne nécessite pas vraiment un producteur particulier, à moi d'être un véritable amoureux du sel de la Mer Morte.

Passons maintenant aux choses plus sérieuses : soit le développement interne de l'entreprise. En se référant à Smith : « Les plus grandes améliorations dans la puissance productrice du travail, et la plus grande partie de l'habilité, de l'adresse, de l'intelligence, avec laquelle il est dirigé ou appliqué, sont dues, à ce qu'il semble, à la division du travail. » (Smith, 1776, p. 1) Ce que cette division permet, c’est la simplification des tâches comme il est possible d'observer dans Les temps modernes avec Charlie Chaplin. Afin de démontrer cette simplification dans mon restaurant, il y aurait trois responsables des importations : un pour le fromage, un autre pour les pommes de terre et le dernier pour les différents produits reliés à la création de la sauce brune. La division des tâches s'exercerait également dans la confection même de la poutine, ayant un cuisinier en charge du processus de transformations des pommes de terre en frites, un autre en charge de la confection de la sauce brune, un autre s'occupant plutôt du mélange des ingrédients dans l'assiette en fait d'en faire une poutine digne du Roi de la Patate. Cependant, les cuisiniers sont loin d'être les seuls employés. Il y a également la présence d'un suteur qui s'assure que les cuisiniers ont tout ce dont ils ont besoin afin de créer, en plus de s'assurer le transport des plats une fois complété vers la table de service, permettant ainsi aux serveurs de distribuer efficacement les assiettes. Adam Smith soutient aussi que la spécialisation des employés évite les comportements paresseux ou les différents moments de perte d'intérêts lors du passage d'une tâche à une autre. De plus, l'économiste divise textuellement les bienfaits de la division du travail en trois parties : « Premièrement, à un accroissement d'habileté chez chaque ouvrier individuellement, deuxièmement, à l'épargne du temps qui se prend ordinairement quand on passe d'une espèce d'ouvrage à une autre [tel que décrit précédemment] et troisièmement enfin, à l'invention d'un grand nombre de machines qui facilitent et abrègent le travail, et qui permettent à un homme de remplir la tâche de plusieurs. » La dividende d'entrée telle que présentée par Smith se contextualise dans l'efficacité de chaque employé dans ses tâches. Un employé qui ne fait que produire des frites en vue de faire de la poutine est ainsi incontestablement plus efficace qu'un employé en roulement de positions ou que quelconque novice à la tâche. Le dernier point est particulièrement intéressant. Adam Smith raconte une anecdote selon laquelle un jeune garçon travaillant auprès d'une machine devait effectuer un mouvement routinier de va et vient aurait améliorer la machine en ajoutant une corde et n’avait plus à effectuer ce même mouvement. (Smith, 1776, p. 4-5) Selon l'histoire, toutes les machines de l'entreprise auraient par la suite subit la même modification. En revenant dans les cuisines du Roi de la Patate, on peut en déduire que les employés étant confrontés à la routine de la création de la poutine sont susceptibles de développer des méthodes de travail et des techniques particulières, en plus d'apporter des améliorations aux machines avec lesquelles ils travaillent.

Toutefois, la création de toute cette conceptualisation du travail et du restaurant n'est que possible en raison d'un penchant naturel qu'Adam Smith identifie chez les hommes : « Le penchant qui les porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d'une chose pour une autre. » (Smith, 1776, p. 7) Sans cela, le producteur de pomme de terre tout comme celui de fromages ne seraient pas intéressé de vendre leurs produits au restaurant et encore moins à l'idée de recevoir quelque chose d'abstrait comme l'argent en retour du fruit de leur travail. Ce penchant tel qu'identifié par Smith s'explique par la volonté et la possibilité d'échanger le surplus de son travail personnel contre le surplus d'un autre, permettant ainsi de travailler au delà des besoins de consommation personnelle et d'offrir les meilleurs produits possibles aux individus. (Smith, 1776, p. 8)



Néanmoins, il faut quand même actualiser la théorie afin de remettre les choses en perspective, le résultat n'étant pas aussi positif que lors du calcul de Smith. Un effet pervers de toute cette spécialisation réside dans la puissance de la routine qui peut pousser les individus à l'imbécillité créatrice et motrice. Néanmoins, l'apport de Smith envers l'entreprise et même envers l'économie en général reste considérable à travers le libéralisme en Occident.

Smith, Adam. Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, chapitre I, II, III et IV, Les classiques des sciences sociales, 1991 [1776], extraits choisis.

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