Le
stage ne fait pas obligatoirement partie du cheminement du baccalauréat en
sociologie de l’Université de Montréal. Par contre, un stage (souvent plus
qu’un), est requis pour plusieurs autres formations et il est parfois aussi
important que les cours suivis durant le reste du cheminement académique.
Notons qu’il existe des stages rémunérés et d’autres non-rémunérés. Depuis
plusieurs années, les stages non-rémunérés sont à la mode chez les employeurs…
Pouvons-nous alors parler d’une méthode d’exploitation légitime des étudiants?
Dans
un article publié dans La Presse en date du 2 mars, Lee-Anne Goodman explique
que ces « stages bénévoles » sont en hausse exponentielle depuis la
crise économique de 2008. Au Canada, un nombre de plus en plus grand de
personnes se retrouve en train de travailler gratuitement pour de très grandes
entreprises, en taille et en capital. Aux États-Unis, les autorités commencent
à faire action contre ces stages non-rémunérés, mais au Canada on n’en est qu’à
la première étape : la conscientisation du problème. En fait, le problème
est qu’il n’existe pas réellement de réglementation… seulement de petites lois
par-ci ou par-là qui dépendent du dépôt de plaintes des employés non-rémunérés.
Le problème ne touche pas seulement les jeunes diplômés universitaires mais
aussi les nouveaux arrivants au pays à qui on demande de l’expérience locale.
Selon deux chercheurs travaillant sur les stages, les jeunes diplômés font face
à deux problèmes majeurs : l’inefficacité des lois actuelles et l’exploitation
découlant des inégalités reliées au démarrage des nouvelles carrières. Il est
facile de se mettre à la place de ces jeunes : « En allant contre son
employeur, on risque d’être placé sur la liste noire. On veut l’expérience et
on veut les références, et on a donc l’impression que de n’avoir d’autre choix
que de se taire ».
Si
Marx était là aujourd’hui, je n’ai aucun doute qu’il serait parmi les premiers
à se révolter contre cette injustice. Ces grandes entreprises capitalistes
seraient en train de s’approprier du jeune diplômé et de son travail et ce, en
échange de l’illusion d’obtenir quelque chose en retour (de l’expérience et une
jolie note ajoutée au CV). Ces entreprises ne tiennent pas leurs promesses en matière de liberté et
d’égalité puisque leur non-rémunération est justifiée par le statut d’étudiant
ou de jeune diplômé sans expérience. On voit également que, comme pour Marx et
Engels, le
salariat est un rapport d’exploitation qui enrichit le « bourgeois » (l’entreprise
embauche ce jeune qui travaille pour elle et qui maximise sa production) et
appauvrit le « prolétaire » (le jeune se fait payer uniquement en
« expérience » et peut rarement se permettre d’avoir simultanément un
autre emploi; d’où l’appauvrissement).
Cette
exploitation légitimée par le système/l’État est une concrétisation des
injustices définies sur les rapports de classes dont Marx nous fait part. La
critique de Marx va consister à montrer que l’État n’est pas du tout cette
raison suprême qui prime au-dessus de tous et qui est le modèle à suivre. Au
contraire, l’État est le miroir des rapports sociaux réels dans leurs
contradictions (la contradiction la plus fondamentale étant celle de classe).
L’État pour lui est « la raison » arbitraire et la volonté arbitraire
de la classe dominante.
De
façon synthétique, ce que nous dit Marx c’est que l’État n’est pas quelque
chose qui se transcende, mais c’est la nécessité de faire croire qu’il existe
au-dessus de la contradiction de classe, quelque chose qui transcende cette
réalité. Or, l’antagonisme de classe fondamentale ne peut pas se réguler de
lui-même.
Les
classes n’existent pas juridiquement et politiquement. Elles sont une analyse
de ce qu’on fait. Ce discours est nécessaire pour occulter la réalité des contradictions
de l’existence de classes. Donc, l’État chez Marx est un État qui se présente
comme le représentant de la volonté commune chez les travailleurs. En réalité,
c’est la forme idéologique (le reflet déformé) d’une société de classes et de
la lutte des classes.
Ainsi,
dès le départ, l’État est biaisé parce qu’il ne peut pas représenter tous ses
citoyens. Il est une sorte d’imposture et il ne sert que les intérêts de la
classe dominante. Étant donnée le besoin de justifier la domination d’une
classe sur l’autre (en disant que nous sommes tous libres et égaux donc en
disant l’inverse de la réalité des rapports sociaux), l’État se voit dans
l’obligation de développer ce discours. À mon avis, ce discours illusoire est
celui du « gain d’expérience » nécessaire et requis pour démarrer sa
carrière. Une sorte de chantage qui force les jeunes diplômés à se soumettre à
la classe dominante pour pouvoir, un jour, travailler en son sein! Quelle est
donc le prix réel de l’expérience?
On
peut alors se demander pourquoi le salaire ne prend pas en considération les
tâches effectuées selon le statut de l’employé. Dans les emplois rémunérés, les
étudiants se retrouvent tout de même exploités parce que leurs salaires sont moins
importants en comparaison avec les autres employés qui font exactement les
mêmes tâches; seul le statut diffère. Par contre, on peut facilement parler de
perte lorsqu’on considère les stages non rémunérés. Dorénavant, un des critères
pour le recrutement des étudiants pour les stages non rémunérés devrait
être : « être prêt à avaler son injustice et se taire », une
prérogative nécessaire pour faire rouler la roue du capitalisme.
Par:
Julia Wahba
Sources :
- Article
de presse:
GOODMAN, Lee-Anne. « Le ton monte contre les stages non
rémunérés », La Presse
Canadienne, 2 mars 2014, [En ligne], http://affaires.lapresse.ca/economie/canada/201403/02/01-4743921-le-ton-monte-contre-les-stages-non-remuneres.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=envoyer_lpa.
- Textes
du recueil :
MARX, Karl. « Production de valeur-
d’usage », Le Capital, Livre 1, section III, chapitre VII,
Les classiques des sciences sociales, 1867.
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