lundi 24 mars 2014

Le mouvement d'opposition à la brutalité policière: entre domination et égalisation des conditions. Les théories de Max Weber et Alexis de Tocqueville comme pistes d'analyse.

      Le 15 mars dernier, s'est tenue la dix-huitième manifestation annuelle contre les violences policières à Montréal, dans le cadre de la Journée internationale contre la brutalité policière. Le collectif organisateur, le COBP (Collectif opposé à la brutalité policière), se présente comme « un groupe autonome qui regroupe des personnes victimes, témoins et/ou concernés par la brutalité policière et tout abus perpétré par la police. [...] Face à l’ampleur de la répression, du nettoyage social et de l’impunité toujours croissante sévissant à Montréal, le COBP a décidé de s’organiser sur une base permanente pour continuer sa lutte contre la brutalité policière. ». Je ne me pencherai pas ici sur cette manifestation déclarée illégale en raison du non-respect du règlement municipal P-6 obligeant les manifestants à déclarer préalablement leur itinéraire. Elle a fait couler beaucoup d'encre, de nombreuses personnes ayant été interpelées.

 Photo: Johanna Locatelli
 
       Mon but est de regarder cette actualité avec un recul sociologique, en se demandant de quoi cette actualité est le symptôme. Plus précisément: en quoi cette actualité peut-elle être considérée comme un indicateur de l'individualisme moderne ? La théorie de Max Weber et celle d'Alexis de Tocqueville me semblent pertinentes pour analyser ce phénomène. Inversement, l'opposition à la brutalité policière me semble être un fait social intéressant dans la mesure où il met à l'épreuve les théories de ces deux auteurs. Tous deux ont en commun d'avoir voulu comprendre le passage à la société moderne, en s'intéressant notamment aux nouveaux types de domination auxquels la société démocratique moderne pouvait mener. Rappelons les principales caractéristiques de la société moderne: régime démocratique et économie de marché capitaliste, menant à une égalisation des conditions.
       Regardons donc cette actualité avec du recul: nous assistons à la contestation de la violence d'Etat, seul détenteur de la violence légitime. Max Weber présentait la domination rationnelle légale comme un type de domination caractéristique de la société moderne. Cette domination d'Etat tient sa légitimité de la rationalisation de l'appareil étatique. Le mouvement d'opposition à la brutalité policière (qui existe à travers le monde occidental depuis les années 1970, et qui n'a donc rien d'inédit, soulignons-le) semble donc être un mouvement d'opposition à ce type de domination, ou du moins à ses dérives. Ce mouvement s'oppose non seulement à l'usage de la violence policière infondée, mais aussi, dans le cas de l'actualité montréalaise, au règlement municipal P-6 en vertu duquel la manifestation a été déclarée illégale. C'est donc bien un élément administratif auquel on s'oppose ici. Ce mouvement est-il pour autant un indicateur du fait que la domination rationnelle légale est en train de s'effriter ? Non, dans le sens où il y a au sein des sociétés occidentales encore un consensus sur le fait que la police est garante du maintien de l'ordre. Oui, dans le sens où ce mouvement semble s'inscrire dans la tendance globale à la perte de légitimité de l'Etat. Peut-être alors que la réponse s'apparente à celle-ci: la domination rationnelle légale fait encore consensus, mais est en perte de vitesse.
       Tocqueville annonçait lui qu'un risque guettait nos sociétés démocratiques modernes: le risque d'un despotisme doux, inédit dans le cours de l'histoire. Un despotisme qui s'apparenterait à un paternalisme voulant maintenir les citoyens dans l'enfance, en prenant en charge une partie croissante des détails de leur vie: c'est bien dans le contrôle de ces détails que résiderait la domination. Selon Tocqueville, l'exercice du libre-arbitre ne s'exercerait plus que lors des élections, c'est-à-dire rarement. L'opposition aux violences policières serait-elle une remise en cause de ce despotisme doux ? Comme pour la question précédente, la réponse me semble nuancée. Oui, si l'on considère que les violences policières s'inscrivent dans un despotisme doux, encadré par des lois, avec des recours possibles. Non, si l'on considère que les violences policières sont une violence explicite et... violente. Je choisirais plutôt la seconde option. Non, les violences policières ne s'inscrivent donc pas dans le despotisme doux prédit par Alexis de Tocqueville... Car elles sont trop physiquement violentes et explicites pour être pernicieusement douces. Avec ce mouvement social, nous sommes donc bien dans la contestation de la domination rationnelle légale, pas du despotisme doux qui lui prend forme dans la sphère économique il me semble, notamment par la société de consommation de masse et son principal moyen de domination, la publicité. Le fait qu'il y ait eu un tel déploiement policier peut être pris comme un indicateur du fait que les autorités s'inquiètent du succès de ce mouvement contre la domination rationnelle légale. Par contre, les actes anti-publicité ne connaissent en général pas un tel déploiement policier: signe que les autorités se font moins de souci quant au succès des actes anti-pubs ? Le parallèle est un peu raccourci, il faudrait prendre en compte bien plus de faits sociaux. Mais si l'on accepte ce raccourci, on peut en arriver à la conclusion que Tocqueville ne se trompait pas: le despotisme doux a de beaux jours devant lui.
       Après cette réflexion sur ces deux types de domination, prenons maintenant encore plus de recul sur le phénomène d'opposition aux violences policières, toujours en compagnie d'Alexis de Tocqueville: « quelque soit démocratique l'état social et la constitution politique d'un peuple, on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l'on peut prévoir qu'il tournera obstinément ses regards de ce seul côté. Quand l'inégalité est la loi commune d'une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l'oeil; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C'est pour cela que le désir d'égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l'égalité est plus grande ». Plus une société est égalitaire, moins les inégalités y sont tolérées. Voici une recontextualisation historique et sociologique qui me semble primordiale à la compréhension de ce que la sociologie appelle parfois les « nouveaux mouvements sociaux ». Puisque l'égalisation des conditions est une caractéristique de nos sociétés modernes, il n'est donc pas surprenant que les inégalités face à la police soient apparues dans le débat public.

       Que faire de ces pistes de réflexion ? Quel rapport avec le titre de ce blog, « sociologie et entreprise » ? Le phénomène de l'opposition aux violences policières n'était qu'un prétexte pour parler de l'individualisme moderne, in des piliers fondateurs de la libre-entreprise.. Débarrassons-nous de la connotation péjorative que nous donnons communément au mot « individualisme ». Celui dont je parle est celui qui a permis le passage de la société féodale, société d'ordres extrêmement rigide, à la société démocratique moderne. C'est lui qui a rendu possible la libre entreprise: Marx nous dirait que l'individualisme -qui s'inscrit dans le monde des idées et des moeurs- constitue la superstructure qui a permis le déploiement de l'infrastructure capitaliste, c'est-à-dire le mode de production propre à notre société moderne. Sans individualisme, pas d'entreprise. Observer les modes de domination et l'égalisation des conditions nous dit quelque chose sur l'individualisme moderne: les institutions étatiques semblent plus contestées que le marché (mais c'est une affirmation à nuancer), une société de plus en plus égalitaire est de moins en moins tolérante aux moindres inégalités. Les inégalités provoquées par le marché sont aussi contestées, mais elles semblent moins contestées que celles provenant de l'Etat. Toutefois, la tendance décrite par Alexis de Tocqueville sur la tolérance décroissante aux inégalités peut nous permettre de dire que les inégalités liées au marché seront elles aussi de plus en plus contestées. Tous mes propos sont à nuancer et à confronter à des études sociologiques. Cependant, je voudrais proposer une conclusion: la légitimité de la libre entreprise semble moins en danger que celle de l'Etat, pour l'instant. Ils semble que ce soit la seule affirmation que nous puissions tirer de ce court essai. Le reste n'est composé que de questions: mais il faut se poser les bonnes questions avant de vouloir trouver de bonnes réponses.

Johanna Locatelli

Sources:

https://www.cobp.resist.ca/ Collectif opposé à la brutalité policière

http://quebec.huffingtonpost.ca/2014/03/15/manifestation-brutalite-police-profilage_n_4971567.html « Plus de 280 interpellations lors d'une manifestation policière », Le Huffington Post Québec.

http://www.journaldemontreal.com/2014/03/15/un-mannequin-de-policier-pendu-sous-le-viaduc-berri « Une manifestation contre la brutalité policière encore une fois rapidement contenue », Le Journal de Montréal.

Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique II, Les classiques des sciences sociales, 1840, extraits choisis.

Max Weber, « Déterminants de l'activité sociale », Economie et société, Paris, Plon, 1971, pp22-23

Karl Marx, Le Capital, Paris, Plon, 1971.

Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, coll. Folio, éd. Gallimard, 1999, 813p.


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