Photo: Johanna Locatelli
Mon
but est de regarder cette actualité avec un recul sociologique, en
se demandant de quoi cette actualité est le symptôme. Plus
précisément: en quoi cette actualité peut-elle être considérée
comme un indicateur de l'individualisme moderne ? La théorie de Max
Weber et celle d'Alexis de Tocqueville me semblent pertinentes pour
analyser ce phénomène. Inversement, l'opposition à la brutalité
policière me semble être un fait social intéressant dans la mesure
où il met à l'épreuve les théories de ces deux auteurs. Tous deux
ont en commun d'avoir voulu comprendre le passage à la société
moderne, en s'intéressant notamment aux nouveaux types de domination
auxquels la société démocratique moderne pouvait mener. Rappelons
les principales caractéristiques de la société moderne: régime
démocratique et économie de marché capitaliste, menant à une
égalisation des conditions.
Regardons
donc cette actualité avec du recul: nous assistons à la
contestation de la violence d'Etat, seul détenteur de la violence
légitime. Max Weber présentait la domination rationnelle légale
comme un type de domination caractéristique de la société moderne.
Cette domination d'Etat tient sa légitimité de la rationalisation
de l'appareil étatique. Le mouvement d'opposition à la brutalité
policière (qui existe à travers le monde occidental depuis les
années 1970, et qui n'a donc rien d'inédit, soulignons-le) semble
donc être un mouvement d'opposition à ce type de domination, ou du
moins à ses dérives. Ce mouvement s'oppose non seulement à l'usage
de la violence policière infondée, mais aussi, dans le cas de
l'actualité montréalaise, au règlement municipal P-6 en vertu
duquel la manifestation a été déclarée illégale. C'est donc bien
un élément administratif auquel on s'oppose ici. Ce mouvement
est-il pour autant un indicateur du fait que la domination
rationnelle légale est en train de s'effriter ? Non, dans le sens où
il y a au sein des sociétés occidentales encore un consensus sur le
fait que la police est garante du maintien de l'ordre. Oui, dans le
sens où ce mouvement semble s'inscrire dans la tendance globale à
la perte de légitimité de l'Etat. Peut-être alors que la réponse
s'apparente à celle-ci: la domination rationnelle légale fait
encore consensus, mais est en perte de vitesse.
Tocqueville
annonçait lui qu'un risque guettait nos sociétés démocratiques
modernes: le risque d'un despotisme doux, inédit dans le cours de
l'histoire. Un despotisme qui s'apparenterait à un paternalisme
voulant maintenir les citoyens dans l'enfance, en prenant en charge
une partie croissante des détails de leur vie: c'est bien dans le
contrôle de ces détails que résiderait la domination. Selon
Tocqueville, l'exercice du libre-arbitre ne s'exercerait plus que
lors des élections, c'est-à-dire rarement. L'opposition aux
violences policières serait-elle une remise en cause de ce
despotisme doux ? Comme pour la question précédente, la réponse me
semble nuancée. Oui, si l'on considère que les violences policières
s'inscrivent dans un despotisme doux, encadré par des lois, avec des
recours possibles. Non, si l'on considère que les violences
policières sont une violence explicite et... violente. Je choisirais
plutôt la seconde option. Non, les violences policières ne
s'inscrivent donc pas dans le despotisme doux prédit par Alexis de
Tocqueville... Car elles sont trop physiquement violentes et
explicites pour être pernicieusement douces. Avec ce mouvement
social, nous sommes donc bien dans la contestation de la domination
rationnelle légale, pas du despotisme doux qui lui prend forme dans
la sphère économique il me semble, notamment par la société de
consommation de masse et son principal moyen de domination, la
publicité. Le fait qu'il y ait eu un tel déploiement policier peut
être pris comme un indicateur du fait que les autorités
s'inquiètent du succès de ce mouvement contre la domination
rationnelle légale. Par contre, les actes anti-publicité ne
connaissent en général pas un tel déploiement policier: signe que
les autorités se font moins de souci quant au succès des actes
anti-pubs ? Le parallèle est un peu raccourci, il faudrait prendre
en compte bien plus de faits sociaux. Mais si l'on accepte ce
raccourci, on peut en arriver à la conclusion que Tocqueville ne se
trompait pas: le despotisme doux a de beaux jours devant lui.
Après
cette réflexion sur ces deux types de domination, prenons maintenant
encore plus de recul sur le phénomène d'opposition aux violences
policières, toujours en compagnie d'Alexis de Tocqueville: « quelque
soit démocratique l'état social et la constitution politique d'un
peuple, on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra
toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l'on peut
prévoir qu'il tournera obstinément ses regards de ce seul côté.
Quand l'inégalité est la loi commune d'une société, les plus
fortes inégalités ne frappent point l'oeil; quand tout est à peu
près de niveau, les moindres le blessent. C'est pour cela que le
désir d'égalité devient toujours plus insatiable à mesure que
l'égalité est plus grande ».
Plus une société est égalitaire, moins les inégalités y sont
tolérées. Voici une recontextualisation historique et sociologique
qui me semble primordiale à la compréhension de ce que la
sociologie appelle parfois les « nouveaux mouvements sociaux ».
Puisque l'égalisation des conditions est une caractéristique de nos
sociétés modernes, il n'est donc pas surprenant que les inégalités
face à la police soient apparues dans le débat public.
Que
faire de ces pistes de réflexion ? Quel rapport avec le titre de ce
blog, « sociologie et entreprise » ? Le phénomène de
l'opposition aux violences policières n'était qu'un prétexte pour
parler de l'individualisme moderne, in des piliers fondateurs de la
libre-entreprise.. Débarrassons-nous de la connotation péjorative
que nous donnons communément au mot « individualisme ».
Celui dont je parle est celui qui a permis le passage de la société
féodale, société d'ordres extrêmement rigide, à la société
démocratique moderne. C'est lui qui a rendu possible la libre
entreprise: Marx nous dirait que l'individualisme -qui s'inscrit dans
le monde des idées et des moeurs- constitue la superstructure qui a
permis le déploiement de l'infrastructure capitaliste, c'est-à-dire
le mode de production propre à notre société moderne. Sans
individualisme, pas d'entreprise. Observer les modes de domination et
l'égalisation des conditions nous dit quelque chose sur
l'individualisme moderne: les institutions étatiques semblent plus
contestées que le marché (mais c'est une affirmation à nuancer),
une société de plus en plus égalitaire est de moins en moins
tolérante aux moindres inégalités. Les inégalités provoquées
par le marché sont aussi contestées, mais elles semblent moins
contestées que celles provenant de l'Etat. Toutefois, la tendance
décrite par Alexis de Tocqueville sur la tolérance décroissante
aux inégalités peut nous permettre de dire que les inégalités
liées au marché seront elles aussi de plus en plus contestées.
Tous mes propos sont à nuancer et à confronter à des études
sociologiques. Cependant, je voudrais proposer une conclusion: la
légitimité de la libre entreprise semble moins en danger que celle
de l'Etat, pour l'instant. Ils semble que ce soit la seule
affirmation que nous puissions tirer de ce court essai. Le reste
n'est composé que de questions: mais il faut se poser les bonnes
questions avant de vouloir trouver de bonnes réponses.
Johanna Locatelli
https://www.cobp.resist.ca/
Collectif opposé à la brutalité policière
Johanna Locatelli
Sources:
http://www.spvm.qc.ca/fr/documentation/3_1_1_actualites.asp?noAct=490
Service de police de la ville de Montréal
http://quebec.huffingtonpost.ca/2014/03/15/manifestation-brutalite-police-profilage_n_4971567.html
« Plus de 280 interpellations lors d'une manifestation
policière », Le Huffington Post Québec.
http://www.journaldemontreal.com/2014/03/15/un-mannequin-de-policier-pendu-sous-le-viaduc-berri
« Une manifestation contre la brutalité policière encore une
fois rapidement contenue », Le Journal de Montréal.
Alexis
de Tocqueville, De
la Démocratie en Amérique II,
Les classiques des sciences sociales, 1840, extraits choisis.
Max
Weber, « Déterminants de l'activité sociale », Economie
et société, Paris, Plon, 1971, pp22-23
Karl
Marx, Le Capital, Paris, Plon, 1971.
Robert
Castel, Les
métamorphoses de la question sociale : une chronique du
salariat, coll.
Folio, éd. Gallimard, 1999, 813p.
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