Dans quel monde vivons-nous ?
Dans un monde où tout est marché, tout est économie
et surtout, tout est profit. C’est l’entreprise-monde jusqu’à l’os… jusqu’aux
os de 11316 morts plus particulièrement. Je parle ici du nombre de décès suite
à la crise du virus Ebola en 2014-2015. C’est près de 12000 morts. C’est une
grave crise humanitaire, de santé publique. On peut s’imaginer que si on avait
pu faire quelque chose, on l’aurait fait non ? Mais on pouvait ! Un vaccin
existait depuis 2005. Mais où ? Pourquoi ne l’avait-on pas sur le terrain ? Pourquoi
? Parce qu’il n’avait tout simplement pas été mis en marché. Entreprisation, économisation du monde dites-vous ?
Le virus a été découvert dans les années 1970 en
Afrique. À ce moment, l’enjeu n’était pas assez important pour s’en soucier. C’est
quand même juste quelques régions
isolées d’Afrique qui en souffrent. Mais alors arrive le 11 septembre 2001. Les
menaces biologiques comme Antrax sont surveillées de près. Toute menace
potentielle contre les États-Unis (contre le capital ?) est à contrôler,
incluant le bioterrorisme. La virulence et la propagation exponentielle d’Ebola
commencent à inquiéter la riche, blanche Amérique du Nord. Et si on s’en
servait pour nous attaquer ? On commence donc à investir dans la recherche de
vaccins contre ces menaces biologiques dont fait partie Ebola.
Au Canada, dès 2005, les recherches s’avèrent efficaces
en laboratoire, on veut maintenant tester sur les humains un vaccin potentiel.
Pour ce faire, l’Agence de la santé publique du Canada doit vendre la licence (l’Agence étant
purement axée sur la recherche, ce n’est pas elle qui commercialise les
licences). L’argumentaire de vente doit être béton… intéressant économiquement il
va sans dire. Pendant plusieurs années, personne ne veut l’acheter. Les
perspectives de profits liées à cette licence sont quasiment nulles puisque
c’est encore seulement quelques
africains qui en meurent bon an, mal an. C’est dans ce contexte, en 2010, que la
petite compagnie biopharmaceutique Newlink Genetics (principalement concentrée
sur les recherches en cancérologie – qui n’a jamais fait de commercialisation
de quoi que ce soit) finit par acheter la licence. Et puis après ? Après, plus
rien.
Plus rien jusqu’en novembre 2014. On est maintenant
rendu à plus de 2000 morts et l’épidémie est déclarée urgence mondiale. On n’a
pas voulu faire cette déclaration d’urgence mondiale avant, de peur de nuire à
l’économie. Oui, oui… nuire à la sacro-sainte économie ! Médecins Sans
Frontières disait depuis un moment que c’était hors de contrôle. Maintenant
c’est dit. Est-ce un hasard ? Un mois plus tard, le premier cas en Amérique est
diagnostiqué au Texas… oh ! là c’est du sérieux. Mais Newlink n’a pas la capacité
de développer le vaccin, elle n’a pas les reins assez solides. Elle vend donc sa
licence à Merck, un géant pharmaceutique. Bravo à Newlink qui a acheté la
licence 205 000$ et l’a vendue 50 millions$ quelques années plus tard ! Elle
empoche le gros lot pour avoir mis une licence dans un tiroir. Finalement, les
premiers essais ont lieu en mars 2015, près d’un an après le début de la crise
et plus de 6000 morts plus tard. Le vaccin est enfin considéré efficace à 100%
en juillet 2015. Les essais cliniques ont été faits en un temps record. On
termine donc cette crise avec 12000 parents, frères, sœurs, fils et filles de
moins… et une économie pharmaceutique florissante !
On ne pouvait rien faire ? On n’avait pas le devoir
de faire quelque chose ?
L’entreprise-monde, c’est ça ?
C’est la barbarie 2.0 si vous voulez mon avis.
Marie-Christine Roy
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire