mardi 23 février 2016

L'entreprise Ebola

Dans quel monde vivons-nous ?

Dans un monde où tout est marché, tout est économie et surtout, tout est profit. C’est l’entreprise-monde jusqu’à l’os… jusqu’aux os de 11316 morts plus particulièrement. Je parle ici du nombre de décès suite à la crise du virus Ebola en 2014-2015. C’est près de 12000 morts. C’est une grave crise humanitaire, de santé publique. On peut s’imaginer que si on avait pu faire quelque chose, on l’aurait fait non ? Mais on pouvait ! Un vaccin existait depuis 2005. Mais où ? Pourquoi ne l’avait-on pas sur le terrain ? Pourquoi ? Parce qu’il n’avait tout simplement pas été mis en marché. Entreprisation, économisation du monde dites-vous ?

Le virus a été découvert dans les années 1970 en Afrique. À ce moment, l’enjeu n’était pas assez important pour s’en soucier. C’est quand même juste quelques régions isolées d’Afrique qui en souffrent. Mais alors arrive le 11 septembre 2001. Les menaces biologiques comme Antrax sont surveillées de près. Toute menace potentielle contre les États-Unis (contre le capital ?) est à contrôler, incluant le bioterrorisme. La virulence et la propagation exponentielle d’Ebola commencent à inquiéter la riche, blanche Amérique du Nord. Et si on s’en servait pour nous attaquer ? On commence donc à investir dans la recherche de vaccins contre ces menaces biologiques dont fait partie Ebola.

Au Canada, dès 2005, les recherches s’avèrent efficaces en laboratoire, on veut maintenant tester sur les humains un vaccin potentiel. Pour ce faire, l’Agence de la santé publique du Canada doit vendre la licence (l’Agence étant purement axée sur la recherche, ce n’est pas elle qui commercialise les licences). L’argumentaire de vente doit être béton… intéressant économiquement il va sans dire. Pendant plusieurs années, personne ne veut l’acheter. Les perspectives de profits liées à cette licence sont quasiment nulles puisque c’est encore seulement quelques africains qui en meurent bon an, mal an. C’est dans ce contexte, en 2010, que la petite compagnie biopharmaceutique Newlink Genetics (principalement concentrée sur les recherches en cancérologie – qui n’a jamais fait de commercialisation de quoi que ce soit) finit par acheter la licence. Et puis après ? Après, plus rien.

Plus rien jusqu’en novembre 2014. On est maintenant rendu à plus de 2000 morts et l’épidémie est déclarée urgence mondiale. On n’a pas voulu faire cette déclaration d’urgence mondiale avant, de peur de nuire à l’économie. Oui, oui… nuire à la sacro-sainte économie ! Médecins Sans Frontières disait depuis un moment que c’était hors de contrôle. Maintenant c’est dit. Est-ce un hasard ? Un mois plus tard, le premier cas en Amérique est diagnostiqué au Texas… oh ! là c’est du sérieux. Mais Newlink n’a pas la capacité de développer le vaccin, elle n’a pas les reins assez solides. Elle vend donc sa licence à Merck, un géant pharmaceutique. Bravo à Newlink qui a acheté la licence 205 000$ et l’a vendue 50 millions$ quelques années plus tard ! Elle empoche le gros lot pour avoir mis une licence dans un tiroir. Finalement, les premiers essais ont lieu en mars 2015, près d’un an après le début de la crise et plus de 6000 morts plus tard. Le vaccin est enfin considéré efficace à 100% en juillet 2015. Les essais cliniques ont été faits en un temps record. On termine donc cette crise avec 12000 parents, frères, sœurs, fils et filles de moins… et une économie pharmaceutique florissante !

On ne pouvait rien faire ? On n’avait pas le devoir de faire quelque chose ?
L’entreprise-monde, c’est ça ?
C’est la barbarie 2.0 si vous voulez mon avis.


Marie-Christine Roy

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire